Les amitiés de Camoin
L’exposition au Musée Granet offre une vision complète de l’œuvre de Camoin, y compris de ses limites
Sur l’affiche de l’exposition, comme sur la couverture du catalogue, on retrouve la Jeune Créole. Une jeune femme, figurée à mi-corps et dont le visage est formé de taches de couleur aux contrastes étonnants. Un excellent choix, car il s’agit d’une de meilleures toiles de Charles Camoin. On est en 1904, et une œuvre comme celle-ci apporte la preuve que le fauvisme n’est pas né comme par miracle au Salon d’Automne de 1905. Curieusement, c’est une année avant la « consécration » de ce mouvement par l’histoire de l’art que la peinture de Camoin est la plus radicale. Devant la fenêtre, rue Boursault ou Madame Matisse faisant de la tapisserie, exposés ici, sont des exemples surprenants d’expérimentation chromatique et spatiale. Toutefois, l’ambition du Musée Granet n’est pas d’aligner simplement les œuvres de Camoin. Selon son directeur, Bruno Ely, il s’agit de montrer : « des tableaux et des dessins inédits, les chefs-d’œuvre ». Mais, ajoute-t-il que « les mises en parallèle avec ses amis peintres, et non les moindres, la présentation pour la première fois de l’intégralité de sa correspondance avec Cézanne entre 1902 et 1906, font de l’exposition une manière originale d’aborder l’œuvre de ce peintre encore trop méconnu ». Une visée ambitieuse donc, qui prend pour prétexte le séjour de Camoin à Aix-en-Provence pendant son service militaire, ses nombreux retours à cette ville et l’échange épistolaire qu’il a eu avec Cézanne – d’ailleurs bien représenté dans la riche section documentaire. Par ailleurs, l’artiste est manifestement social ; la preuve en est son amitié avec Matisse, Manguin et Marquet, qui remonte à ses années d’apprentissage dans l’atelier de Gustave Moreau. C’est encore avec eux qu’il partage la mythique salle VII en 1905. La manifestation met Camoin dans le contexte historique en replaçant dans le parcours les œuvres de ses amis les Fauves et celles de Cézanne. Toutefois, comparaison n’est pas raison et cette stratégie ne se révèle pas toujours payante. Outre que les œuvres de Matisse et de Cézanne ne sont pas de qualité exceptionnelle, il est paradoxal de vouloir affirmer la valeur de la production picturale de Camoin à l’aide du « réseau » auquel il appartient. Ainsi, Nature morte au paravent vert ou Jeune Marseillaise, qui datent de 1905, s’inspirent indiscutablement de Cézanne ; mais elles sont loin de sa puissance. De même, les travaux de Camoin s’éloignent rapidement de l’esthétique fauve. Non pas que sa peinture s’assagisse systématiquement – La fille endormie (1905) est un nu représenté crument, sous un angle audacieux. Cependant, des œuvres comme Jeune Napolitaine (1905) ou Femme à la bergère (1908), certes réalisées à l’aide de couleurs saturées, sont d’une composition plutôt classique. Articulée chronologiquement, l’exposition suit les différentes étapes de la carrière du peintre et de sa vie personnelle. En 1908, Camoin fait la rencontre d’Emilie Charmy, une femme peintre, peu connue en France, mais dont les quelques tableaux exposés au Musée Granet, font preuve de son véritable talent – voir l’inquiétant Portrait de Charles Camoin assis, (1908-1909). Il est probable que l’introduction du noir et des aplats bleu et vert foncés dans l’œuvre de Camoin soit liée à leur travail en commun. Puis, quelque temps après leur séparation, le peintre rejoint Matisse à Tanger. En prenant ce chemin, il entreprend un « pèlerinage » artistique en Afrique du Nord pratiqué par de nombreux créateurs avant lui, Klee et Macke étant les exemples les plus fameux. Attiré par la lumière blanche et par l’exotisme séduisant, Camoin peint, mais dessine également de nombreux paysages urbains, qui figurent la médina de Tanger et ses habitants. Etrangement, les années de la guerre n’ont pratiquement aucun impact sur son travail. Brancardier, puis enrôlé dans la section de Camouflage, il continue à dessiner, essentiellement des scènes de vie des poilus. De retour de l’armée, Camoin s’installe définitivement sur la Côte. Les œuvres regroupées dans la dernière section « Azur », s’inscrivent dans la continuité des années d’avant-guerre. Désormais, ni son style, ni son sujet ne varient plus. Les bords de mer et les plages sont des images dont la légèreté et le charme séduisent, à l’instar de celles de Dufy ou de Marquet. Pour autant, difficile de prétendre à un quelconque effet de surprise, à une remise en question de l’ordre plastique. Dans ce sens, l’effort de « réhabiliter » Camoin, pour paraphraser le titre de la contribution de Véronique Serrano dans le catalogue, n’est pas vraiment nécessaire. Il suffit de le juger selon ce qu’il apporte et non pas selon les diktats de la modernité. Pas moins, mais pas plus.
Itzhak Goldberg
CAMOIN DANS SA LUMIERE, jusqu’au octobre 2016, Musée Granet, Place de Saint-Jean de Malte, 13100 Aix-en-Provence, tél 04 42 52 88 32, musegranet-aixenprovence.fr, mardi-dimanche 10-19, cat LienArt éd, 176 p, 29 E, ent 7E
Commissaires : Bruno Ely et Claudine Grammont
Ouvres : 120