Le sublime à l’épreuve de l’écologie

Fascinante, la manifestation au Centre Pompidou Metz brasse très large. Trop ?

Catégorie esthétique “inventée” au 18ème siècle, le sublime reste difficilement cernable. Défini pour la première fois par le philosophe anglais Burke, il s’oppose presque terme à terme au beau idéal, notion qui a depuis toujours dominé l’esthétique. Ainsi, quand le beau aspire à l’harmonie, à l’équilibre, le sublime cherche à procurer des sensations troublantes, à faire goûter l’effroi, à produire le “frisson délicieux”. Pour autant, le sublime ne procède pas de simples thèmes, tels que les ruines, la tempête, le désert, la montagne, avec lesquels il a semblé entretenir des liens privilégiés. Si le sens précis de ce terme échappe, c’est qu’il se situe avant tout dans le rapport émotionnel qu’il établit entre le spectateur et la représentation. Ce sont les romantiques qui privilégient la nature sauvage où la présence de l’homme n’est là que pour donner la mesure de son écrasement par une puissance infiniment plus grande. Fascinés par les forces de destruction et de dissolution, ils libèrent les éléments - tourbillons de vagues, pluie, air ou nuées - qui avalent ou ravagent les formes. Pour autant, les artistes n’ont pas attendu la théorie du sublime pour mettre en scène des visions d’une nature qui échappe à l’idée consacrée du beau ou du pittoresque. A Metz, trois petits tableaux de Léonard de Vinci, des déluges, illustrent ce sentiment (Déluge, 1517-1518). En toute logique, la manifestation débute sur les exemples canoniques du concept. On trouve ainsi un Turner qui met en scène des effets atmosphériques dynamiques, rendus par des taches de couleurs contrastées et des lignes discontinues, qui résument toute la violence d’une vision chaotique de la nature. Ailleurs, c’est une nature bouillonnante et en éruption, en liaison avec la vogue des volcans et des explosions magmatiques, véritables spectacles pyrotechniques qui « vous font entrer en vous-même et vous écrasent de votre petitesse » (Alexis de Tocqueville, 1827). Fascination qui dure : une splendide vidéo figure la « porte de l’enfer », une énorme doline dans le désert de Turkménie, d’où montent des flammes dues au méthane qui s’échappe et s’embrase depuis quarante ans (Darvaza, Adrien Missika, 2011). Puis, le parcours s’arrête progressivement sur des œuvres contemporaines, prend de plus en plus de liberté avec la notion de sublime pour se concentrer, selon les commissaires, sur « l’histoire passionnelle et passionnée que l’humanité entretient avec la nature ». Déplacement risqué, car parfois on a l’impression qu’il s’agit davantage d’une réflexion qui a pour sujet l’écologie ou le Land Art. C’est le cas avec les sections qui traitent l’érosion ou l’entropie, ces mouvements lents qui introduisent des changements imperceptibles dans l’environnement à la différence du sublime qui se place du côté de la fulgurance ou d’un effet dramatique d’ensemble. Ainsi, les Earth works d’un Smithson présentés ici, malgré leur qualité, semblent trop éloignés de la problématique de l’exposition. Il en va autrement pour Michael Heizer et son projet démiurgique, Complex City, une énorme construction en béton au milieu du désert de Nevada. Avec cette version moderne de la pyramide, l’artiste américain, qui cherche à « créer une œuvre d’art transcendante », réalise le sublime artificiel, un monument absurde face à la nature. L’œuvre de Heizer, censée résister à toute catastrophe, y compris à une déflagration nucléaire, a sa place à Metz entre le chapitre Imaginaires de la catastrophe et celui de La tragédie du paysage. Dans les deux cas, il s’agit de représentations de désastres souvent liés à l’indifférence de l’homme vis à vis de l’environnement, mais qui paradoxalement aboutissent aux images qu’on pourrait baptiser le sublime négatif (Peter Goin, Sedan Crater, série Nuclear Lanscapes, 1985-1991). On songe d’ailleurs au 11 septembre, curieusement absent de l’exposition, et à la réaction « émerveillée » de Stockhausen, qui a soulevé tant d’indignation. Pour clore sur un note plus positive sinon optimiste, la section Réenchantement (terme qui paraphrase celui de « désenchantement du monde » du sociologue Max Weber) propose différentes manières de se  « réconcilier » avec la nature. Entre les alternatives futuristes de Buckminster Fuller (Dome over Manhattan, 1960) ou le Land Art de proximité, voire l’osmose avec la terre d’Ana Mendieta (Birth, 1981), il s’agit, selon les organisateurs, de «  réinventer le sublime ». Mais, dans ce cas, ne s’agirait-il pas plutôt d’évoquer une nouvelle façon de poétiser les rapports entre l’homme et l’univers ?

Itzhak Goldberg

SUBLIME, jusqu’au 5 septembre, Centre Pompidou-Metz, 1 parvis des Droits de l’Homme, 57020 Metz, tél. 03 87 15 39 39, centrepompidou-metz.fr, tlj sauf mardi 10h-18h, en 12 E, cat 274 p, 39 E. Commissaires : Hélène Guenon Une centaine artistes/ 300 œuvres