Au LaM, Modigliani déploie toute sa séduction
Etranger, juif de surcroit, alcoolique, pauvre… aucun élément n’est absent de cette imagerie d’Épinal dans la plus pure tradition post-romantique. Avec Modigliani tous les ingrédients sont réunis pour qu’il puisse accéder pleinement au mythe qui auréole les martyrs de l’art, dans la lignée de Van Gogh. Même si tout n’est pas faux, la fiction l’emporte souvent sur la réalité et, plus grave, l’œuvre devient l’illustration de la biographie. Le mérite de l’exposition de LaM, riche d’un fond important de l’artiste, est d’éviter cet écueil en problématisant et interprétant sa production plastique. Sont examinés le passage de la peinture à la sculpture, puis le retour plus tardif à la peinture, les rapports avec différents acteurs et mouvements de la modernité (Cézanne, Toulouse-Lautrec, le fauvisme, le cubisme,) ou avec les périodes anciennes (art cycladique, art khmer). A l’entrée, deux bustes. Le premier, Kees Van-Dongen, Femme lippue (1909), une formidable toile aux couleurs flamboyantes. Le second, Buste de jeune femme, 1908 de Modigliani, plus terne, moins imposant. Clairement, l’artiste italien se cherche encore. Dans la même salle toutefois, on trouve déjà les splendides dessins préparatoires pour des sculptures qui font parti d’un projet utopique d’un temple qui ne sera jamais réalisé. Curieusement, au moment ou Modigliani est “ assailli ” par la richesse extraordinaire de l’avant-garde picturale parisienne, il déplace, à l’instigation de Brancusi, son centre d’activité, vers la sculpture. Comme son voisin d’atelier, il taille directement dans la pierre et, à partir des masses biomorphiques et blocs ovoïdes, il aboutit aux Cariatides, des figures de femmes proches de la statuaire antique. Avec cet ensemble de têtes, en quelque sorte des portraits archaïques, c’est déjà l’intemporel que Modigliani cherche à évoquer. Les yeux clos, les longs cous cylindriques, la puissante arête du nez, ces idoles impénétrables annoncent les impassibles visages peints et dont l’expression sera définie par l’artiste comme “ l’acceptation muette de la vie ” (Tête de femme, 1913). Selon différentes sources biographiques, Modigliani était attiré par la sculpture depuis son enfance. Cependant, on pourrait avancer l’hypothèse que le choix momentané de cette pratique lui permet de prendre un recul avec ses hésitations stylistiques et de tracer une nouvelle voie à l’aide d’un autre champ artistique. Paradoxalement, celui qui réussit à trouver une “ solution ” picturale personnelle, a longtemps cherché sa voie. Puis, en 1914 pour des raisons de santé Modigliani quitte la poussière de l‘atelier de la sculpture et revient à la peinture. Pendant les quelques années que lui restent à vivre, il développe le style des portraits qui deviendront sa marque de fabrique et dont nombreux se trouvent à Villeneuve d’Ascq. Portraits ou visages, car souvent il ne cherche pas à reproduire fidèlement tous les détails caractéristiques d’une personne singulière. Ces visages, constitués à partir des formes progressivement dépouillées. Sans cesse, Modigliani tente le grand écart entre la singularité de la figure humaine et la perfection d’une forme idéale, entre la représentation de l’être et la force abstraite du contour. Rapidement, une différence se dégage toutefois entre les représentations masculines et féminines. De fait, avec les hommes la ressemblance ne disparaît pas (Gaston Modot, 1918). Avec les femmes, les effigies sont nettement plus stéréotypées. Visage ovoïdale, cou d’une longueur démesurée, épaules tombantes, yeux en amande dont le peintre supprime la pupille et la remplace par des taches bleues, violettes ou vertes, le tout semble partager un schéma commun. (Jeune fille aux yeux bleus, 1918, La Bourguignonne, 1918) Au sujet de l’artiste italien Cocteau dit : “ Le trait curviligne est souvent si fin, si léger qu’il semble n’être qu’un esprit de trait ; il ondule avec la souplesse d’un chat siamois et ne court jamais le risque de s’épaissir ou de devenir disgracieux ”. Le poète a vu juste. Modigliani fait partie de ces artistes dont on peut dire qu’ils ont la grâce. Mais Cocteau a aussi raison quand il remarque: “ ses modèles finissaient par tous se ressembler, à la manière des jeunes filles de Renoir ”. Toute l’ambiguïté du peintre italien est là. Incontestablement, la figure humaine, pratiquement son thème exclusif, dégage une séduction qui assure son succès. Inversement, il semble que l’artiste, ayant élaboré sa manière, l’exploite systématiquement. Perfection ou mièvrerie, élégance ou kitsch, modernité ou classicisme le style Modigliani se situe dans un entre-deux fragile.
Itzhak Goldberg
AMEDO MODIGLIANI, LOEIL INTERIEUR, jusqu’au 5 juin, LaM, 1 allée du Musée, 59650 Villeneuve d’Ascq, tél 03 20 19 68 68, www.musee-lam.fr, mardi-vendredi 11-18, samedi et dimanche 10-18, cat éd Gallimard-Lam, 35 E, 144 p, entrée 10 E. Commissaires Sophie Lévy, Jeanne-Bathilde Lacourt, Marie-Amélie Senot. 10 artistes/120 œuvres