L’inquiétante familiarité
Impossible de se tromper : des aplats de couleurs vives, acidulées, sans ombres et cernés de noir. Les figures et l’espace sont composés de fragments soigneusement peints. L’ensemble, toutefois, désarticulé et loin de tout réalisme, se recompose chaque fois en un puzzle qui ne respecte ni l’anatomie humaine, ni les lois de la perspective. On est face à l’œuvre de Valerio Adami qui déclare “L’ordre d’un tableau est différent de celui que nous propose la nature, nous nous trouvons devant une nouvelle logique. Je dirais que le tableau s’est émancipé.” Ainsi, même si l’histoire de l’art cantonne Adami à la Figuration Narrative – il participe à toutes les expositions historiques de ce groupe dans les années 60 - l’artiste fait partie de ceux qui ont inventé un style immédiatement reconnaissable. La rétrospective que lui consacre le Musée de l’Hospice Saint-Roch confirme ce sentiment ; pendant toute sa longue carrière – plus de cinquante ans - le traitement plastique ne varie que peu. On est d’ailleurs étonné, voire frustré, de ne pas avoir droit à la moindre œuvre de jeunesse. Selon Patrice Moreau, le directeur du lieu et commissaire de la manifestation, il ne subsiste pratiquement rien ni de ses années d’apprentissage à l’Académie de Brera à Milan, ni de ses premières toiles, aux formes déjà très éclatées qui se rattachent à l’expressionnisme. Rapidement, en effet, sous l’influence de Matta et de Wilfredo Lam, qu’il rencontre à l’occasion du Salon de Mai en 1952, Adami trouve sa voie. Même si les formes nettes, inspirées par les photographies qu’il prend lui même, l’éloignent de ses sources d’inspiration, il demeure toujours un fond surréaliste dans son œuvre. Cependant, il s’agit en quelque sorte d’un surréalisme froid, distancié, fait à l’aide de tracés pseudo-géométriques. Le chaos apparent chez ce briseur de formes semble contrôlé, figé même. Adami accorde une importance essentielle au dessin ; chaque toile est précédée par un dessin détaillé, qui, agrandi, est projeté sur un support. La couleur, dit l’artiste, entre parfois comme critique de la forme dessinée. Un des mérites de la présentation à Issoudun est de juxtaposer plusieurs dessins et la toile définitive. Quoi qu’il en soit, si la couleur et le dessin sont disjoints, si les figures et les objets sont en dislocation, l’œuvre, par son côté hiératique et mécanique à la fois, rappelle le classicisme de Chirico, ses mannequins et ses prothèses. Ce n’est pas simple coïncidence si les deux artistes partagent une fascination pour la mythologie et si leur peinture est porteuse d’accents mélancoliques (Malinconia, 2004) Toutefois, l’œuvre d’Adami est pleinement inscrite dans le présent. A Issoudun, le parcours, plus ou moins chronologique, permet de voir les toiles des années soixante : scènes de lieux urbains et glauques, pour l’essentiel chambres anonymes et banales d’hôtels, notamment saisies à l’hôtel Chelsea à New-York (Intérieur avec miroir et tapisserie, 1966-1977, Intérieur avec pianoforte, 1968). On songe aux chambres d’hôtel impersonnelles ou aux cellules aux couleurs désespérément immaculées, aveuglantes dans leur perfection lisse, de Bacon que Adami a connu à Londres. Puis, ce sont des compositions historiques et des portraits, hommages ironiques ou poétiques, adressés à des artistes ou écrivains (Wagner, Jacques Derrida). Dans de nombreuses œuvres, ce sont des fragments de texte ou de noms propres, qui font visuellement partie intégrante du dessin (Excelsior, 2009). Paradoxalement, séduisante, élégante, la peinture d’Adami est néanmoins difficile à pénétrer car, bien qu’elle soit figurative, elle ne répond pas au critère de la lisibilité. Les « histoires » qu’il raconte gardent toujours un côté énigmatique et le spectateur, qui passe ici d’une salle à l’autre, a toujours le sentiment de se trouver devant un rébus dont il n’a pas les clefs. Tout laisse à penser que le récit pictural d’Adami refuse la logique discursive et garde son côté énigmatique. On pourrait même évoquer une peinture déconstructive ; ce n’est pas pour rien que le philosophe Jean-François Lyotard lui a consacré plusieurs études. L’artiste, installé à Paris depuis 1970, a entretenu dès ses débuts des rapports étroits avec les écrivains et les penseurs de l’avant-garde internationale parisienne. Terminons par un tableau impressionnant qui se trouve à l’entrée de l’exposition, Anagrammi (Anagramme) 1986, qui figure un couple en activité érotique. Devant le lit un masque et l’inscription Anagrammi. Anagramme : une construction fondée sur une figure de style qui inverse ou permute les lettres d’un mot ou d’un groupe de mots pour en extraire un sens nouveau, dit le dictionnaire. Ou un non sens.
VALERIO ADAMI DE LA LIGNE A LA COULEUR, jusqu’au 11 septembre, Musée de l’Hospice Saint-Roch, Rue de l’Hospice Saint-Roch, 36100 Issoudun, tél, 02 54 21 01 76, www.museeisoudun.tv, mercredi-dimanche 10h-12h/14h-18h, cat éd Gazoline Issoudun, 78 p,, 23 E, entrée gratuite. Commissaire : Patrice Moreau Œuvres : 80