Star aux Etats-Unis, l’artiste reste inconnue en France. Belle initiative du Musée de Grenoble
« A sa mort en 1986, écrit Sophie Bernard dans le catalogue de l’exposition, Georgia O’Keeffe est l’artiste la plus photographiée des Etats-Unis ». Pas très étonnant, quand on sait que le peintre a fait la connaissance d’Alfred Stieglitz en 1916. Ce dernier a fait d’elle son modèle avec plus de trois cent cinquante clichés qui s’échelonnent sur une durée de vingt ans. C’est également dans la fameuse galerie new yorkaise de Stieglitz, le 291, que O’Keeffe se familiarise avec les photographes et pas les moindres, Paul Strand ou Ansel Adams. Cependant, l’importance de ces succès, qui contribuent à sa notoriété aux Etats-Unis, ne doivent pas faire oublier l’essentiel : l’impact de la vision photographique sur sa peinture. Cette influence déterminante justifie pleinement la proposition du musée grenoblois de réunir les œuvres d’O’Keeffe et celles de ses amis photographes, accrochées côte à côte dans chacune des salles du parcours. Le dialogue débute avec Stieglitz dès 1918. Pendant leurs séjours à Lake George, ils partagent tous les deux les mêmes sujets et cherchent les correspondances ou plutôt les Equivalents – titre d’une série de portraits de nuages réalisés par le photographe, qui répondent aux paysages quasi-abstraits d’une sensualité extrême d’O’Keeffe. Comme l’ensemble de son œuvre, ces travaux dégagent un caractère organique ; des lignes courbes, des ondulations, des spirales et des arabesques semblent parfois suggérer l’organe sexuel féminin (Line rose, 1919, Abstraction bleu, 1927). On le sait, l’artiste a rejeté avec véhémence cette interprétation, la considérant comme réductrice. Il n’en reste pas moins que même lorsqu’ O’Keeffe s’attaque à ce qui va devenir son sujet emblématique – les fleurs –, on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec le biomorphisme, cette forme de non-figuration qui renvoie aux formes curvilignes, inspirées par une nature teintée d’accents oniriques ou sexuels. Une nature intemporelle toutefois, tant cette peinture d’une luminosité brillante semble comme dématérialisée. Images sans poids et sans consistance, formées d’une couche de couleur mince, comme immaculée. Aucune tache, aucune irrégularité ne vient perturber les surfaces lisses de ces « épidermes » Certes, la pratique plastique d’O’Keeffee n’est pas totalement isolée. Même si, à la différence de la majorité des créateurs américains, elle ne fait pas le « pèlerinage » de l’Europe, on peut rapprocher sa production picturale de celle des Précisionnistes (Charles Demuth, Charles Sheeler) Ces derniers, fascinés comme elle par l’image de l’Amérique, réalisent des toiles dont la surface, traversée par des rayons de lumière, est pratiquement transparente. Mais, c’est encore le rapport à la photographie qui permet de comprendre la démarche d’O’Keeffe et avant tout celle de Paul Strand, découverte dans la revue Camera Work en 1917. Il s’agit pour elle d’une véritable révélation si l’on en croit cette phrase que l’artiste adresse à Strand : « Il semble que, ces derniers temps, j’ai regardé les choses et que je les vois comme tu les photographierais…je crois que vous autres, les photographes, vous m’avez fait voir ou plutôt fait sentir des couleurs nouvelles ». Strand pratique la Straight Photography (photographie directe), un procédé selon lequel l’objet choisi est agrandi et vu de près, au point de se transformer en formes géométriques proches de l’abstraction. A sa manière, O’Keeffe va privilégier « un style linéaire, bidimensionnel, sans profondeur…composition rigoureuse, éclairage parfait, points de vue radicaux et harmonie des formes » (Sophie Bernard). La manifestation décline les différents thèmes de cette œuvre : paysage rural (l’étonnante Fenêtre et porte de ferme, 1929), les gratte-ciel de New-York, des paysages urbains stylisés à l’extrême, magnifiés par la lumière nocturne (Nuit sur la ville, 1926), ou encore des visions de l’Amérique profonde, ces autres images iconiques qu’O’Keeffe va peindre au Nouveau Mexique où elle s’installe dans les années quarante. On a le droit de se montrer moins enthousiaste face aux « trophées du désert », ces images réalisées à partir d’os, de crânes ou de pierres. Le symbolisme un peu lourd de ces « vanités » frôle parfois le kitsch. L’ensemble, toutefois, n’autorise aucun doute. Il s’agit d’une grande artiste américaine qui reste presque inconnue en Europe. Perplexe, Guy Tosatto, évoque dans son introduction l’« handicap du genre qui a longtemps pesé sur les artistes femmes ». Plus sur le vieux continent qu’aux Etats-Unis ? Loin d’être certain. Il semble plutôt que, pour le public français, l’art aux Etats-Unis ne commence qu’avec Pollock. Il est peut-être temps de changer cette vision. Itzhak Goldberg
GEORGIA O’KEEFFE ET SES AMIS PHOTOGRAPHES, jusqu’au 7 février 2016, Musée de Grenoble, 5, Place de Lavalette, 38000, tél O4 76 63 44 44, www.museedegrenoble.fr, tlj sauf le mardi de 10h à 18h, entrée 8 E, cat Musée de Grenoble et Smogy éditions d’art, 210 p, 28 E. Commissaires : Guy Tosato et Sophie Bernard Artistes : 9 Œuvres 90