Jean Dubuffet – Métamorphoses du paysage, jusqu’au 8 mai 2016, Fondation Beyeler, Bâle

On connaît la fameuse phrase de Jean Dubuffet : “l’art doit surgir où on ne l’attend pas, par surprise”. Les pires difficultés qu’on éprouve à classer cet artiste dans le paysage esthétique contemporain semblent refléter parfaitement cette affirmation. Non pas qu’il soit impossible de lui coller des étiquettes. Au contraire, il est tour à tour ou pis, en même temps, matiériste et “l’inventeur” de l’art brut, abstrait, surréaliste, expressionniste, gestuel…Mais, avant tout, sa production plastique n’est fidèle qu’à une seule logique, celle qui refuse le confort et le danger d’un système linéaire et sclérosant.

Procédant par séries ou plutôt par cycles, l’œuvre de Dubuffet s’accorde à merveille avec la métaphore de l’arbre et ses ramifications, cette image employée par Klee comme emblème de création organique. A l’instar de Klee, l’identité immédiatement reconnaissable de travaux de Dubuffet n’empêche pas un effet de renouvellement permanent. De fait, l’artiste, comme son aîné, a un don rare : celui d’inventer des formes inconnues et suggestives, des représentations jamais aperçues auparavant. Comme Klee encore, Dubuffet manie aussi facilement la plume que le pinceau. Ainsi, les titres évocateurs qu’il attribue à ses différents thèmes, sont souvent des expressions condensées d’une poésie personnelle et universelle (As-tu cueilli la fleur de barbe ? Lieux abrégés, Sites aléatoires, Brefs exercices d’école journalière…) Mais, peut-être la particularité principale de Dubuffet est sa lutte contre ce qu’il nomme la Culture asphyxiante. “Mon art est une entreprise de réhabilitation des valeurs décriés” déclare celui qui n’a eu cesse de dresser un réquisitoire contre la culture et son caractère répressif. Opposé à l’art trop sophistiqué, il exalte la production d’êtres “indemnes de culture artistique” et admire les qualités d’ingénuité, de spontanéité et d’invention. Se faisant le défenseur de tout effort plastique défini auparavant comme hors-normes, par lequel s’expriment les internés, les autodidactes et, plus généralement, les “irréguliers de l’art”, il fonde en 1948 la “Compagnie d’art brut”. Exposée en Suisse, (Lausanne) cette collection attribue pour la première fois le statut de véritable créateur à tous ceux qui étaient en marge des milieux artistique reconnus. L’œuvre de Dubuffet, par ses simplifications, par ses matériaux insolites, par son refus de toute règle académique, entretient un flirt ambigu avec l’art brut. Polymorphe et boulimique, l’artiste est à l’origine d’une production d’abondance exceptionnelle (plus de 10,000 travaux répertoriés, de milliers des pages écrites). Croit-il de cette façon s’approcher de la production artisanale, d’éviter le chef d’œuvre ? Quoi qu’il en soit, la prolifération cellulaire, le trop plein, se trouve également au sein même d’une création multiforme et va de l’espace urbain rempli de figurines, aux traces ou graffitis multiples qui courent les surfaces de ses Mires ou ses Non Lieux. L’exposition de la Fondation se nomme Les Métamorphoses du paysage. Les paysages les plus connus de Dubuffet sont les Texturologies, ces toiles d’apparence organiques, qui semblent comme accumulations de poussière et de terre. Pour l’artiste, toutefois, l’idée est d’obtenir « des nappes…donnant une impression de matière fourmillante, vivante et scintillante…mais évoquant aussi toutes espèces de textures indéterminées, voire des galaxies ou des nébuleuses”. Les structures mouvantes et imprévisibles, la fluidité de la matière, forment des amalgames évasifs qui franchissent les limites de la toile. Autrement dit, des paysages qui s’évadent dans l’imaginaire.

Itzhak Goldberg