Victoria and Albert Museum montre un ensemble exceptionnel du peintre italien. Le propos de l’exposition est bien moins convaincant
L’artiste Marc Dijon a déclaré qu’il aurait aimé voir occasionnellement les musées placer leurs chefs-d’œuvre dans les réserves et exposer à la lumière du jour tout ce qui est enfermé dans ces lieux cachés aux regards des spectateurs. De la même manière, on aurait aimé que les visiteurs de l’exposition sur Botticelli Reimagined (Botticelli ré-imaginé ou repensé) y pénètrent par la boutique des cadeaux, située à la fin de la manifestation du Victoria and Albert Museum. « Déviation » qui permettra de constater que cette caverne d’Ali Baba offre la meilleure illustration au « recyclage » des canons de la beauté de la Renaissance, avec Botticelli comme figure emblématique. Les « produits dérivés », dont une grande partie furent manifestement fabriqués pour cette occasion, qui affichent un kitsch sans limites, sont une parfaite démonstration de cet héritage détourné. Curieusement, les commissaires déclarent : « on a exclu une énorme quantité d’objets de l’exposition ». A tort probablement, car il fallait justement en inonder le spectateur pour qu’il prenne toute la mesure de ce qu’on pourrait nommer Botticellomania. A la place, les travaux disposés dans la première section de l’exposition, même s’ils se référent d’une manière indirecte ou ironique au père de la Primavera, gagnent en dignité artistique, mais servent moins bien le propos. Les deux Warhol sont des exemples honnêtes du pop-art, la version de la déesse mythologique avec des traits chinois, par Yin Xin’s, est une forme d’appropriation à la sauce orientale et David LaChapelle n’avait pas besoin de Botticelli pour réaliser ses photographies sirupeuses. Soyons juste. La séquence qui montre Ursula Andress émergeant des flots, coquillage en main, a fait rêver des générations, dans une version qui s’inspire directement de la Naissance de Vénus – d’ailleurs absente ici. De même, les photographies impressionnantes de Cindy Sherman, le visage remodelé d’Orlan ou Le Bouquet tout fait (1957) de Magritte, avec une citation de Botticelli « imprimée » sur le dos d’un bourgeois, offrent matière à réflexion sur la beauté et ses clichés. Il n’en reste pas moins que pour enfoncer le clou, il aurait fallu convoquer davantage les objets de la société de consommation, à travers les images publicitaires : une véritable mine d’or de stéréotypes, comme la parodie sur Shell par Alain Jacquet (Camouflage Botticelli, Naissance de Venus 1, 1963). Plus intéressante est la seconde partie de l’exposition, mettant en scène la période qui a vu le retour en gloire de Botticelli après trois siècles d’oubli. De fait, il fallut attendre la vague des Préraphaélites au XIXe siècle pour que l’artiste redevienne une référence obligée, pour ce mouvement né en Angleterre et qui a comme vedettes les peintre Dante Gabriel Rossetti ou Edward Burne-Jones et l’esthète John Ruskin comme prophète. Certes, la découverte de Botticelli n’est la panacée des seuls Britanniques et du groupe formé en 1848 par les admirateurs des primitifs italiens. Moreau ou Böcklin, d’autres symbolistes, ou encore les frères Goncourt ont tous été fascinés par la mélancolie, voire une certaine tristesse que dégagent certaines toiles. Mais c’est surtout Outre-Manche qu’on peut voir son impact non seulement sur le domaine pictural mais aussi sur les arts décoratifs personnalisés, à contre-courant de la production industrielle de masse. Ainsi, on trouve à Londres non seulement des reproductions de Botticelli (Charles Fairfax Murray, d’après la Nativité Mystique, le seul tableau signé par le maître, 1870), mais aussi des faux qui signent son succès populaire. Quant aux œuvres comme La Ghirlandata de Rossetti (1873), on peut aimer leur douceur ou détester leur mièvrerie. On pourrait même penser que la limite de cette manière « à la Botticelli » est qu’à la différence de l’original, ici les ficelles sont plutôt grosses. L’exposition londonienne offre une formidable occasion pour cette comparaison avec un ensemble rêvé d’œuvres du peintre italien – 24 tableaux, 10 splendides portraits et 9 tondi. La différence est flagrante : chez Botticelli, l’expression reste toujours ambiguë, comme en retrait. Les « suiveurs » du XIXe siècle font appel aux rouages bien huilés pour s’adresser à nos émotions. En d’autres termes, pour titiller nos sensations, ils réalisent des images « téléphonées ». En bon pédagogue, le visiteur peut s’interroger sur les raisons pour lesquelles les commissaires n’ont pas accroché les images de Botticelli avec celles des Préraphaélites. En bon esthète, ils leur donnent – peut-être – raison. Itzhak Goldberg
BOTTICELLE REIMAGINED, jusqu’au 3 juillet, Victoria and Albert Museum, South Kingston, Cromwell Road, Londres, tél 44 (0) 20 79 42 2000, www.vam.ac.uk, tlj 10h-17.45, entrée gratuite, catalogue éd V A, 360 p, 40 £
Commissaires : Mark Evans et Ana Debendetti. 170 œuvres