« J’ai toujours dit qu’un hippopotame n’était jamais qu’un hippopotame, et pas une image de l’homme » Gilles Aillaud

Rien de nouveau dans le thème proposé par Annie Lacour. Depuis une éternité, et les parois des grottes les peintures / représentations pariétales ? le prouvent, les hommes ont observé les animaux, avec crainte, mépris, admiration, parfois – plus tard – avec amusement. Puis, l’animal, cet alter ego de l’homme, est devenu sujet de réflexion pour les philosophes, anthropologues, ethnologues, éthologues et surtout les auteurs de fables, leur permettant d’exprimer une large gamme de sentiments et d’affects. Mais, quoi qu’il en soit, dans ce discours sur l’animal, l’être humain se taille une fois de plus la part du lion. L’intérêt plus récent pour l’animalité se caractérise par le désir de prêter attention aux formes de la vie qui se déploie et se rénove, telles qu’elles sont abordées par la pensée, de Foucault à Jean-Christophe Bailly.

Rien de spectaculaire dans les volailles qu’Annie met en scène : des poules, des oies ou des canards, ces habitants de proximité, qui logent à la basse cour. Choix étonnant, quand on compare ces « personnages » sans histoire aux vedettes incontestables de l’univers bestial : lions ou taureaux, aigles ou corbeaux, chiens ou chats. On le sait, la renommée de tous ces acteurs est due au rapport qu’ils entretiennent avec la race humaine. Pendant des siècles la représentation de l’animal, cachée derrière l’homme, fut tantôt valorisée, tantôt caricaturée. En schématisant, deux versions s’opposent. L’une, résumée par le fameux dicton, tel chien, tel maître, est la preuve par excellence de la victoire de l’homme sur la nature sauvage, de sa capacité à apprivoiser la bestialité. L’autre version, qui soupçonne une part de bestialité dans l’être humain, trouve son apogée avec Le Brun (1671). Pour le peintre, les différents types de physionomie, qui montrent une ressemblance avec l’animal (homme-aigle, homme-chameau, homme-lion), correspondent aux modes particuliers de notre comportement. En interprétant le comportement animal de manière anthropomorphique, l’artiste témoigne d’une inquiétude de l’humain, d’une interrogation sur ce qui se sépare ou se partage dans l’humain face à l’animal. C’est probablement pour éviter d’emprisonner les animaux dans leur rôle de métaphores, pour échapper à la volonté de modeler l’Autre absolu sur l’image de soi, que l’artiste a choisi les poules, ces bêtes « modestes ». Chez Lacour, l’allégorie laisse la place à l’évidence, à la présence. Pour elle, les poules ne sont pas des objets mais des sujets qui ont leur manière d’habiter le monde. Patiente, elle détaille non seulement leurs apparences mais aussi leur façon de se mouvoir dans l’espace et de l’occuper. En quelque sorte, écrit-elle, il s’agit de suggérer ce lieu de vie hors de toute anecdote. Pour ce faire, elle a « cohabité » avec les poules, se mettant à leur hauteur pendant de longues heures, les observant et les dessinant. Non plus source d’un imaginaire culturel, l’animal devient celui avec lequel elle conclut une nouvelle alliance. ` On songe au biologiste et philosophe allemand Jakob von Uexküll, pour qui chaque espèce a son propre univers mental. Un environnement sensoriel singulier qu’il baptisa Umwelt. Sans doute, il s’agit d’une utopie de croire qu’on peut pénétrer dans cette Umwelt car dans un poulailler, ou dans d’autres lieux où les hommes les parquent, les animaux, poules ou autres, sont loin de leur condition « originelle ». Il n’en reste pas moins qu’on peut supposer que malgré leur dépendance de l’homme, le comportement des poules est moins modifié que celui d’un cheval ce “meilleur ami de l’homme” - ou d’un chien. Même si la cohorte représentée par Annie est sensible à la présence humaine – essayez donc de vous rapprocher d’une poule –ces animaux ne se préoccupent pas de nous. Pire, ils ne sont pas là pour nous. Ici, l’identité de l’animal ne s’appuie pas sur une longue familiarité réciproque avec l’homme. Les bêtes de la basse-cour de Lacour sont loin de leur apparence rassurante habituelle. D’autant plus que ces sculptures ou plutôt ces assembles ???? ou assemblages ???, dépourvus de formes arrondies, ne présentent pas de caractère organique. Les plaques de fer, tordues, “froissées”, déchirées sur les bords, les fragments aux arêtes tranchantes soudés ensemble donnent à ces « personnages » un aspect incisif, voire agressif. Au repos ou au mouvement, les poules, qui proposent un répertoire de formes étonnant, semblent, plumes dressées, sur leur lancée, prêtes à démarrer. Mais l’œuvre d’Annie ne s’arrête pas à chacune de ces poules isolées. Elle réalise un habitacle qui, selon elle : « évoquera l’espace mi-clos mi-ouvert du poulailler » et où elle pourra « jouer des proximités et des éloignements entre les différents animaux ». En d’autres termes, il s’agit d’une installation, cette forme artistique qui prend en compte non seulement les objets mais également le lieu dans lequel ils sont placés. Ici, l’artiste fait appel aux feuilles métalliques rouillées et découpées, qu’elle pose au ras du sol et qu’elle soulève partiellement pour former un semblant de murs. Ces « murs » sont liés parfois par des câbles, une façon de donner le sentiment des frontières ouvertes qui nous séparent symboliquement des habitants de cet enclos. L’espace face auquel se trouve le spectateur est paradoxal. On est loin de ces endroits déprimants que sont les zoos et les ménageries de cirque. Les artifices de mise en scène n’y changent rien : l’homme y tient captifs des animaux qu’il a déplacés et emprisonnés sous le prétexte de mieux les connaître et les admirer. Non pas que le poulailler réalisé par Annie soit un lieu qui respire la liberté. Mais rien ici d’une architecture carcérale adaptée aux besoins de visiteurs. Les animaux qu’elle nous présente ne sont pas réduits aux objets de consommation visuelle. On pourrait croire qu’Annie suit le conseil avisé de Jean-Christophe Bailly pour qui un écran s’interpose entre le monde animal et l’artiste. Ce dernier « s’il veut rendre compte de l’invention animale doit crever tout d’abord cet écran et passer de l’autre côté ». Et, ajoute-t-il, «  ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement une empathie avec le vivant, c’est aussi une dilatation et un agrandissement de notre condition perceptive, c’est une intensification de notre rapport au sensible 1». Autrement dit, aux êtres sensibles.