C’est la quadrature du cercle. Comment, avec une exposition thématique, éviter l’accumulation, le trop plein, bref le catalogue irraisonné ? Parcours chronologique, parcours « typologique », les deux à la fois ? La question est d’autant plus difficile, quand le Musée Cantini s’attaque à un thème qui fille entre les doigts, qui refuse de se plier à quelconque articulation logique, à savoir Le Rêve. Si le parcours proposée par le musée semble au début un peu convenu (Sommeil, Nocturne, Rêve…) ce découpage en chapitres ne résiste pas à la pression des œuvres. En réalité, la manifestation est montée à la façon d’une promenade d’un repère à un autre, qui permet au spectateur tantôt de suivre les panneaux pédagogiques, très clairs, tantôt de voguer en rêvassant. Tout commence pourtant par une injonction, Rêvez ! une écriture tremblante en néon multicolore. (Claude Lévêque, Rêvez, 2008). Le long couloir qui suit, avec des murs de couleur un peu fanée, n’est pas très engageant. Les œuvres, accrochées à la queue leu leu, forment une suite de dormeuses, qui vont du symbolisme (Odilon Redon, Profil de lumière, 1881) à la splendide Dormeuse aux persiennes de Picasso (1936), en passant par Vallotton et par Chagall dont Le Song de Jacob (1966) est ici un des rares êtres masculins plongé dans le sommeil. A croire que les hommes ne dorment pas. Puis, dans une grande salle, les œuvres se déploient en beauté. Rêve, Nocturne, les deux chapitre se court-circuitent et tant mieux, car on passe d’un à l’autre sans s’en apercevoir. Avec les deux paysages nocturne de Léon Spilliaert, l’atmosphère reste grisâtre, les teintes en demi-ton permettent à peine de distinguer les composants simplifiés à l’extrême (Le phare d’Ostende vu de l’estacade, la nuit, 1907, Plage au clair de lune, 1907). Pas loin de Spilliaert, un autre symboliste belge, moins connu en France, William Degouve de Nuncques. Son œuvre représente une forêt mystérieuse, dont seules sont éclairées les racines tentaculaires et inquiétantes. Le titre, La forêt lépreuse (1898) n’est pas plus rassurant et on pourrait bien imaginer cette toile dans une autre section, celles des cauchemars. Cependant, ceux qui régent dans cette salle et pratiquement partout dans l’exposition sont les surréalistes. Outre la collection importante des représentants de ce mouvement artistique au musée, c’est leur fascination par l’inconscient et par l’interprétation des rêves qui explique ce constat. Ainsi, on voit défiler Max Ernst, Dali, Magritte, Delvaux et même un Tapies (La sonde du feuillage, 1950). On y croise également Yves Tanguy et sa version propre du théâtre onirique, proche d’une reconstruction d’un rêve. Ses travaux se remplissent rapidement d’« êtres » indéterminés qui prolifèrent sur une sorte de fond marin ; une cohue minérale de figures articulées, isolées, des organes plus ou moins dépecés de créatures résiduelles. Le regard du spectateur se perd dans cet espace qui fuit les repères fixes et où les formes demeurent toujours étrangères à notre univers de choses nommées. (L’Inspiration, 1929). Par contre, les quelques Félix Labisse qui se baladent ça et là, sont un bon exemple d’un surréalisme kitsch. Les commissaires plaident le devoir de la découverte, le spectateur a droit d’être moins convaincu. Vient ensuite le morceau de bravoure, les trois Miro de format monumental, un ensemble vraiment exceptionnel. (Femme-oiseau I, Femme oiseau II, Femmes et oiseaux, tous de 1964). La rencontre (l’hybridation ?) femme-oiseau, sujet récurrent chez l’artiste catalan, se situe à la croisée de l’érotisme et l’envolée, autrement dit dans le transport amoureux. Ses “peintures de rêve” (Jacques Dupin), sont comme les expressions condensées d’une poésie personnelle et universelle. On peut passer rapidement sur la section Hallucinations, moins pertinente, surtout quand on y trouve côte à côte, les dessins mescaliniens de Michaux et les vibrations optique de Vasarely que tout sépare. Le trajet, toutefois, se poursuit inévitablement avec l’autre face du rêve, le cauchemar. Le symbolisme réapparait avec Alfred Kubin et son monstrueux cran (L’Horreur, 1903), le surréalisme avec Victor Brauner chez qui une femme se fait déchirer par un insecte (Le Ver luisant, 1933). En somme, il est temps de se réveiller en douceur. Peut-être avec les sonorités délicates de l’installation de Pierre Huyghe (Le Carillon - d’après Dream de John Cage, 1997), un nuage flottant des tabourets ? Sans oublier toutefois la merveilleuse phrase du poète anglais W.B. Yeats « Marchez à pas très doux, vous marchez sur mes rêves ».

LE REVE, jusqu’au 22 janvier 2017, Musée Cantini, 19 rue Grignan, 13006 Marseille, tél 04 91 54 77 75, www.grandpalais.fr, mardi-dimanche, 10h-18h, en 10€, cat RMN, 192 p, 35€.

Commissaires : Christine Poullain, Guillaume Theulière, Olivier Cousinou Œuvres : 135.

135 œuvres,