Art Royal, la maçonnerie ? Cette glorieuse tradition rend encore plus incompréhensible l’impasse que fait l’Encyclopédie de la franc-maçonnerie sur le terme “Art”. De fait, on aurait pu croire que les descendants des bâtisseurs des cathédrales- ces chefs-d’oeuvre inégalables-, donneraient naissance à des travaux artistiques d’une extrême richesse. En réalité, on constate, au vu des objets réunis au musée, que le facteur esthétique, tel qu’il était défini par la modernité, n’a joué qu’un rôle secondaire dans leur production. Ainsi, décors des temples ou autres formes d’ornements employées par les francs-maçons, répondent davantage à des préoccupations symboliques que stylistiques. Choix délibéré ou situation imposée à un groupe souvent en délicatesse avec différentes formes de pouvoir ? Quoi qu’il en soit, il semble que pour les membres de cette obédience, l’artefact, avant d’être une source de jouissance visuelle, reste le support de signes particuliers qui ont le pouvoir de rassembler, de marquer des limites à l’intérieur de la communauté. Compas ou équerres séparés ou entrelacés, pavages constitués de dalles noires et blanches posées en damier, triangle isocèle- le Delta lumineux surmontant la chaire du roi Salomon-, bijoux qui indiquent les différents grades, sont des symboles simplifiés et stylisés, bref, économiques et efficaces. Cependant, ce paradis pour un historien féru d’iconographie prend rapidement les allures d’un jardin clos. C’est que le système symbolique franc-maçonnique reste le domaine réservé de ceux qui en connaissent déjà la signification. Il parle à celui qui sait et est muet pour celui qui ignore. Comme le stipule l’article V de la constitution du Grand Orient de France: “La franc-maçonnerie possède des signes et des emblèmes dont la haute signification symbolique ne peut être révélée que par l’initiation”. Certes, tout n’est pas aussi imperméable pour un spectateur profane. Les ouvrages spécialisés, les recoupements avec d’autres systèmes herméneutiques, la familiarité avec des symboles religieux (le temple de Salomon et ses deux colonnes) ou laïques (voir les Mariannes spécifiquement franc-maçonniques qui remplissent une vitrine entière) sont des clés de lecture qui permettent un déchiffrage succinct des ces emblèmes. Il n’en reste pas moins que, face à l’un des rares tableaux qui se trouvent au musée, il est impossible de deviner qu’il s’agit d’une figuration de rites initiatiques. Qui plus est, cette toile, dont la date correspond au début du19e siècle, est en réalité sans âge. Ici, comme ailleurs, les travaux maçonniques (sculptures et tableaux, bannières et sceaux, tabliers et assiettes) semblent appartenir à un style pratiquement unique, ignorer le besoin de toute modification. De composition classique, souvent géométrique, toujours organisés de façon symétrique, ces objets se soucient avant tout de la lisibilité de leur décor. La nécessité d’une minorité, qui se sent menacée, de faire appel aux signes invariables et univoques, fait que, malgré la qualité artisanale indiscutable, il ne reste que peu de place aux variations formelles, aux expressions individualisées. Tout laisse à croire que les francs-maçons, qui se réclament d’une tradition quasi-intemporelle, ont inventé un art sans histoire.
2016 Francmaçons
Art et symbolisme maçonnique
Exposition — Exposition sur la franc-maçonnerie, musée