L’abstraction lyrique de Manessier à la rencontre d’une luminosité intérieure.

Il faut commencer par l’architecture. Le Musée Mendijsky – situé dans le 15e arrondissement à Paris – donne une rare occasion de pénétrer dans un bâtiment construit par Mallet-Stevens. Le splendide vitrail qui décore la façade de cet ancien atelier du verrier Barillet, l’élégance sobre avec laquelle est articulé l’espace, la luminosité extraordinaire font de l’ensemble un véritable chef-d’œuvre Art Déco. Le musée est dédié à Maurice Mendijsky, un artiste né en Pologne en 1890, appartenant à la première Ecole de Paris. Cependant, la programmation du lieu, adapté aux besoins muséaux, s’ouvre sur les deux Ecoles de Paris – celle au début du siècle et celle de l’après-guerre – en proposant une exposition d’Alfred Manessier. Loin d’être inconnu (il a eu droit à une rétrospective au Centre Pompidou en 1992), Manessier reste peu montré. Le mérite de la manifestation récente est de proposer non seulement les différentes périodes de son œuvre picturale mais aussi les autres techniques que l’artiste maîtrisait (le tissage, les vitraux). On remarque que le passage d’un support à l’autre ne modifie pas une volonté constante de capter les différentes variations de la lumière. Cette distribution de taches et de touches de couleurs, essaimées sur la surface de la toile, explique l’intérêt du peintre pour toutes les techniques « composites », faites à partir d’éléments qu’on agrège et dont le vitrail reste le meilleur exemple. Ainsi, comme le vitrail ou le tissage, la structure des toiles abstraites de Manessier, formées par la couleur et la lumière, aboutissent à un all over chromatique où rien ne subsiste plus de l’opposition figure-fond. Le parcours, plus ou moins chronologique, suit la manière progressive avec laquelle le peintre s’éloigne de la figuration. Il démarre par la période surréaliste de l’artiste où l’on ressent encore l’influence de la géométrisation cubiste (L’Escalier, 1939). Cet héritage se maintient avec les premières toiles abstraites de Manessier, dont la composition s’organise en grille ouverte. Par la suite, le peintre ne fait plus appel à cette ossature ; son traitement se fait plus souple, plus libre aussi. Comme Bissière (qui était son professeur à l’Académie Ranson) ou Bazaine, ses toiles se remplissent de tracés et d’inscriptions colorées qui trahissent le geste du peintre. C’est à ce moment (1943) qu’a lieu le fameux épisode du chant des moines à la Trappe, pratiquement une révélation pour Manessier. Ses travaux de l’après-guerre traduisent cette « conversion » à travers des thèmes bibliques, bizarrement absents ici (hormis la série des Cantiques spirituels de Saint Jean de La croix, 1970). Certes, le titre de l’exposition Du crépuscule au matin clair peut justifier un choix d’œuvres qui traitent de la lumière. Il n’en reste pas moins qu’on soupçonne comme une volonté d’ôter l’étiquette souvent collée à Manessier – celle d’un peintre religieux. Dommage, car tout laisse à penser que, pour l’artiste il s’agit davantage du sentiment du sacré, pour lequel il se sert du « potentiel expressif, d’une puissance ancrée dans une tradition qu’il fallait actualiser à l’aide de la peinture abstraite » (Pierre Encrevé). Itzhak Goldberg

Manessier, du crépuscule au matin clair, jusqu’au 15 octobre, Musée Mendjisky-Écoles de Paris, 15 square Vergennes, 75015 Paris, tél 01 45 32 37 70, tlj sauf le jeudi de 11h à 18h, entrée 8 E, cat. éd FMEP 25 E

Commissaire : Philippe Le Burgue, assisté de Martine Jeannet Une centaine d’œuvres.