Tzara, l’esprit de Dada
Très précise, l’exposition permet de suivre pas à pas le trajet d’un vrai révolté.
Sur la couverture de l’excellent catalogue, à côté de l’inscription Tzara l’homme approximatif – titre de l’exposition mais aussi du livre de poèmes le plus riche et le plus hallucinant de Tzara (1933)-on trouve un sous-titre : poète, écrivain d’art, collectionneur. Tout est dit car le spectateur est prévenu que celui qui fut à la source de Dada n’a laissé pratiquement aucune production plastique. Les quelques petits dessins et l’aquarelle de Tzara présentés ici sont plutôt de l’ordre de la curiosité. La difficulté et le mérite de la manifestation strasbourgeoise sont d’établir un parcours à partir de documents qui retracent les différentes activités de Tzara mais également à partir d’œuvres d’ artistes qu’il a côtoyés tout au long de sa vie. L’ordre est chronologique, et on remonte aux années passées en Roumanie, sa patrie. Fallait-il pour autant reproduire la photographie des grands-parents de Tzara ? Quoi qu’il en soit, le jeune homme s’intéresse alors essentiellement à l’art symboliste en vogue dans son pays (Corneliu Michailescu, Fleur de lotus, 1910). Plus important, son engagement artistique précoce est attesté par Le Symbole, la revue qu’il fonde dès 1912, avec Marcel Janco, autre figure principale de Dada, et l’écrivain Ion Vinea. Cependant, même si Tzara garde pour toujours des liens avec l’avant-garde roumaine, c’est son séjour à Zurich qui le fait entrer dans l’Histoire. C’est en effet en 1916, un an après son arrivée en Suisse en pleine guerre mondiale, qu’une « bande de révoltés pacifistes » se constitue autour du Cabaret Voltaire. Leur but : exprimer un ras-le-bol généralisé et construire une nouvelle poétique pour agir. Sous l’impulsion de Tzara et de Hugo Ball, les acteurs et actrices, hauts en verbes, en gestes, en travestissements et en couleurs, offrent une critique radicale du processus de décomposition et de destruction d’une civilisation qui a conduit des millions d’hommes à la mort. Les « performances » organisées au Cabaret sont des spectacles et des manifestations dont l’incohérence et l’outrance scandaleuses cherchent à ébranler les habitudes du public. C’est pour cette raison que les rares photos de ces événements extravagants sont précieuses ; les voir ici permet de mieux comprendre l’audace de ces créateurs, longtemps avant Fluxus ou Beuys. De même, on y trouve la correspondance d’autres membres de Dada, y compris de ceux qui s’activent en Allemagne (Kurt Schwitters, Richard Huelsenbeck..) avec Tzara. Outre ces documents, on peut voir les œuvres des artistes qui participent de près ou de loin aux activités de ce mouvement et dont certains vont se rapprocher quelques années plus tard du surréalisme. C’est sans doute La trousse d’un naufragé, un assemblage de Hans Arp (1920) qui illustre le mieux la logique dadaïste. De fait, les collages et les assemblages sont l’exemple même de la tension entre la construction et la déconstruction, la dérision en plus. Mais peut-être les pièces les plus remarquables de l’exposition sont celles provenant des arts premiers. Outre leur qualité -elles arrivent du Musée du Quai Branly- ces œuvres attestent non seulement l’intérêt de Tzara pour des cultures moins valorisées mais aussi sa position anticolonialiste qui ne faiblit jamais (il signe encore en 1960, pendant la guerre d’Algérie, le Manifeste des 121 sur le droit d’insoumission). On assiste à la montée des surréalistes qui occupent le terrain avec André Breton comme leader incontestable. Les relations de Tzara avec ces derniers et surtout avec Breton sont complexes. Clairement rétif à toute forme d’obéissance, il accepte mal la hiérarchie du groupe surréaliste et publie en 1924 les Sept Manifestes Dada, un geste de provocation face au Manifeste du surréalisme qui date de la même année. Ruptures et collaborations se succèdent jusqu’en 1935, date à laquelle Tzara rompt définitivement avec le groupe. Toutefois, c’est pendant cette période qu’il noue des liens avec de nombreux artistes dont les œuvres sont présentes à Strasbourg. Ainsi, on croise de beaux Max Ernst (Le Rossignol chinois, 1920) ou Strigoï, le somnambule de Victor Brauner (1946), des photographies de Man Ray, des tableaux d’Yves Tanguy ou encore de splendides masques-assemblages réalisés par Janco. Tzara, qui ne cesse d’écrire des poèmes et de militer au rang de la ou du parti communiste s’éteint en 1963. Pour laisser la place aux Néo-dadaïstes américains, ces lointains cousins, nettement moins politisés ?
TZARA LHOMME APPROXIMATIF, jusqu’au 17 janvier 2016, Musée d’art moderne et contemporain de la ville de Strasbourg, 1 place Hans Arp, 67076 Strasbourg, tél 03 68 98 51 55, www.musees.strasbourg, mardi-dimanche 10-18, entrée 7 E, cat 356 p, 35 E
Commissaires : Serge Fauchereau et Estelle Pietrzyk Œuvres : 360