Provocante, l’œuvre d’Immendorff met en scène une Allemagne déchirée.

Sans doute, Olivier Kaeppelin, le directeur de la Fondation Maeght avait cette fois-ci l’embarras de choix. S’adresser à Michael Werner pour présenter Immendorff était la bonne pioche ; le galeriste possède un ensemble de 700 œuvres qui couvrent la carrière entière de l’artiste allemand. Encore fallait-il trouver une manière pertinente de faire le tri et de proposer un parcours qui mette en évidence la vision qu’a Immendorff du monde. Du monde ou de l’Allemagne (ou plutôt des Allemagnes) car l’essentiel de la production du peintre a comme sujet la situation particulière de ce pays. De fait, comment faire abstraction de l’actualité quand on est né en 1945 et qu’on fait partie d’une génération d’artistes qui doivent faire face à un passé qui reste insupportable et qui s’engagent dans un dialogue avec leur l’histoire. Toutefois, à la différence d’un Baselitz, Kieffer ou Lupertz, Immendorff s’intéresse moins à la mémoire de la guerre qu’à ses conséquences, avant tout de la partition de l’Allemagne et de la difficulté à vivre cette situation schizophrène. Pour ce faire, lui qui a toujours vécu à l’ouest, crée avec A.R. Penck, son « voisin », une « Alliance d’action RFA-RDA » en 1976. Rien d’étonnant d’ailleurs quand on sait que depuis 1968, il considère que l’art a avant tout un rôle politique, à l’origine de différentes activités provocatrices (des happenings essentiellement). A la fois geste créatif et attitude d’ordre social, la pratique d’Immendorff a ainsi partie liée avec les expressionnistes mais aussi avec Dada. Il faut dire qu’il fut bien formé par Joseph Beuys à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf. C’est en 1978 que l’artiste commence une série qui a fait sa renommée : les Cafés Deutschland », analyse picturale de la double histoire allemande d’après-guerre. La fondation ne montre que très peu de ces œuvres emblématiques. Décision discutable, car la production plastique d’Immendorff reste encore largement méconnue en France. Ces toiles immenses, des théâtres baroques, réunissent une foule d’anonymes et des personnalités politiques dans des espaces piranésiens éclatés. Conçus en réponse au “Caffe Greco” de Renato Guttuso, illuminé par le soleil italien, les tableaux du Cafe Deutschland, sont plongés dans une atmosphère lugubre, éclairés violemment par une lumière jaune aveuglante. A l’harmonie et l’équilibre se substitue l’asymétrie de l’outrance. Ces lieux de rencontre traditionnels deviennent des lieux picturaux inquiétants, souvent chargés de signes de pouvoir dont certains remontent à la période fasciste. Entre pathos et puissance, entre kitsch et fonction cathartique, cette peinture qui ne connaît pas la demi-mesure, fascine ou rebute, mais ne laisse jamais indifférent.

Quelques années plus tard, ce sont les Cafés Flores qui font leur apparition avec leur lot d’artistes admirés par Immendorff (Max Ernst, Otto Dix, Max Beckmann), une manière de lier (ou de court-circuiter) son art avec la modernité allemande, Dans Café de Flore (avec Max, Otto, Ernst), 1987. L’importance du monde artistique devient de plus en plus présente dans cet univers car c’est l’atelier du peintre qui se trouve au cœur de l’œuvre. Méditant, isolé face à une boule du cristal ou attablé avec ses confrères, Immendorff en fait « la scène de l’histoire de l’art où des personnages surgissent d’œuvres d’art anciennes » (Dürer, Cranach). Sur cette scène, le peintre se produit dans des rôles différents. Mais, c’est probablement la fin du parcours qui fait l’originalité de cette manifestation. Pendant les quelques dernières années de sa vie, Immendorf est atteint par la maladie de Charcot, une forme de paralysie progressive. Dans l’impossibilité de peindre, l’artiste devient le « conducteur » de ses travaux, réalisés à l’aide d’assistants. Il donne des directives, surveille et corrige, devenant à la fois le créateur par procuration et le critique de son œuvre. Avec ce « travail sans mains » (Peter-Klaus Schuster) l’artiste invente une forme de peinture conceptuelle qui, paradoxalement, semble parfaitement contrôlée et maîtrisée. Curieusement, il y a même un léger aspect décoratif dans ces allégories pleines d’imagination dont le fond quadrillé évoque la mosaïque. Devant ce testament artistique anticipé, on peut tantôt admirer la volonté exceptionnelle de l’homme, tantôt ressentir un malaise face à un geste qui frôle l’absurde. Ou, peut-être, les deux à la fois. Itzhak Goldberg

JORG IMMENDORFF, jusqu’au 14 juin, Fondation Maeght, 06570 St Paul, tél. 04 93 32 81 63, www.fondation-maeght.com, tlj 10-19, entrée 15 E, catalogue Fondation Maeght 160 p,

Commissaire : Olivier Kaeppelin  œuvres : 70