Moderne, vous avez dit la vie moderne ? Riche, la Biennale de Lyon traque la modernité partout. Sans pour autant la définir.

Vous qui entrez ici, oubliez tout l’espoir de comprendre. Moderne ? Quel « moderne » ? On peut avoir des opinions différentes sur la Biennale en cours, mais une chose est certaine : il est impossible de se faire une idée précise sur la signification de son titre qui se veut fédérateur : « La Vie Moderne ». De fait, comme souvent, les grandes manifestations proposent des thèmes d’une telle généralité qu’ils perdent pratiquement toute leur pertinence. Grande, la Biennale l’est de plus en plus, car si son cœur se divise toujours en deux : le MAC et la Sucrière, elle s’élargit d’une année sur l’autre avec de nouveaux lieux de monstration. Ainsi, Biennale XXL affirme fièrement le visuel qui l’accompagne. En se restreignant aux principaux endroits on peut mentionner Le Plateau situé à l’Hôtel de Région Rhône-Alpes, la Fondation Bullukian et l’Institut d’Art contemporain à Villeurbanne. Cependant, le véritable moteur de cet évènement devenu incontournable sur l’échiquier international demeure le directeur « historique » du MAC, Thierry Raspail, qui chapeaute l’ensemble. Est-ce pour cette raison qu’on a le sentiment que la majorité des présentations « périphériques » cherchent avant tout à établir un dialogue avec le musée qui, parfois, se mord la queue ? L’exemple le plus frappant est celui du Plateau. Situées dans un bâtiment monumental, pour ne pas dire grandiloquent, les œuvres proviennent toutes de la collection du musée. Non pas que leur qualité soit mauvaise, car le choix offre quelques travaux importants. Ainsi, on traverse un très beau Pénétrable de Soto (Pénétrable de Lyon, 1968), on apprécie une série fascinante de tatouages photographiés par Hans Neleman (Moko Maori Tatoo, 1999) ou encore on s’arrête intrigués par le bric-à-brac des objets et des inscriptions étalés par terre par Peter Robinson (The Jacopetti Effect-Duck Rock Part 1, 2000). Fort bien. Mais en quoi toutes ces œuvres réunies sous le titre encore plus énigmatique Le Fabuleux monde moderne illustrent-elles ce concept ? L’explication avancée est que le musée, à travers ses acquisitions, est le lieu où modernité se produit. Peut-être, encore que les artistes seront plutôt dubitatifs sur cette fonction muséale, eux qui n’ont de cesse de critiquer le monde de la conservation. Un autre rapport à la modernité nous est proposé par la Fondation Bullukian avec son Copie Conforme… moderne qui fait partie de la section Veduta-Resonnances. Le propos est «  de parcourir la métropole avec l’art » et de revenir sur l’histoire des Biennales antérieures à l’aide de copies des œuvres qui sont exposées à l’extérieur, à Vaux-en-Velin et à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or. Selon les organisateurs, ce retour sur l’histoire de la Biennale permet la « généalogie du moderne ». Dans la même logique, dix artistes (Yto Barrada, Marinella Senatore, Otobong Nkanga…) ont accepté que leurs travaux, réalisés en multiples, soient exposés chez les commerçants locaux. Ces œuvres sont exposées également à l’Espace Bullukian, ainsi que les deux formidables travaux de l’architecte-artiste Yona Friedman, Etudes d’espace (2007) et Iconostase créée pour la Biennale 2011. La matière employée par l’artiste est essentiellement un grillage serré – Etudes d’espace fait appel également aux cerceaux métalliques –, et les deux œuvres occupent toute la cour de la fondation. Avec ce dispositif l’artiste invite le public à déposer l’objet de son choix pour qu’il soit exposé dans une de ces cages métalliques. Friedman, qui cherche à inventer le musée du XXIe siècle, basé sur l’échange et pour lequel il propose des structures inhabituelles qui « facilitent l’imprévisible » s’inscrit indiscutablement dans la modernité. Mais, cette attitude, de même que celles des artistes qui ont choisi d’exposer dans la rue, est-elle vraiment nouvelle face aux propositions de Fluxus et de Support/Surface ? Tout laisse à penser que les limites de la Biennale de Lyon sont le sentiment qui se dégage de la volonté d’établir un bilan ou plutôt un double bilan, celui de la Biennale mais aussi celui du MAC. Curieusement, il semblerait que l’autre lieu fort de l’art contemporain, l’Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne, prenne une direction un peu différente, avec son Rendez-Vous qui met en scène la jeune création internationale. Se définissant comme « un véritable sas d’anticipation », sous une direction collégiale, l’IAC propose vingt artistes, donc la moitié sont français, et l’autre moitié en provenance (vous ne devinerez jamais…), de diverses biennales qui se situent un peu partout (Dakar, La Havane, Shaghaï, Los-Angeles…). Le résultat de cette globalisation triée sur le volet n’a pas sans intérêt artistique et sociologique. Les travaux éclectiques font appellent à toutes les techniques envisageables – avec peut-être un léger avantage à la vidéo – et ont en commun une certaine indifférence vis-à-vis de la tradition artistique. Ici, on ne trouve pratiquement pas de citations ou de travail d’archivage et les objets présentés, retravaillés par les artistes, ne s’inscrivent pas dans l’héritage duchampien. L’autre point commun est le manque d’engagement politique de ces jeunes artistes. Ainsi Course contre l’orage, 2005 de Maxime Lamarche, qui détourne un voilier de loisir en le découpant et en le reconstituant, est une exploration intéressante sur la sculpture et l’assemblage, mais qui fait abstraction de l’évidente signification politique de cet objet aujourd’hui. Certes, une exposition artistique ne peut pas (ne doit pas ?) avoir un rapport littéral au monde ; néanmoins ce constat est étonnant en vue de la bouleversante réalité actuelle. Pour terminer, deux options possibles. Le Palais Tokyo ouvre une antenne lyonnaise éphémère intitulée Le Parfait Flâneur qui se tient dans un énorme hangar, plutôt sinistre. Les œuvres, par contre, sont jouissives, car parmi des artistes, certains déploient une invention plastique ingénieuse (des petites maquettes « abandonnées » réalisées par Mengzhi Zheng, des assemblages combinant éléments organiques et objets quotidiens, « ready-made arrangés » de Rodrigo Matheus). Ailleurs, Anish Kapoor s’installe chez Le Corbusier. Le prétexte, un peu maigre : «  Kapoor, considéré comme l’un des plus grands sculpteurs contemporains, est invité au couvent dominicain de La Tourette, archétype de l’architecture moderne ». Faut-il y aller ? Peut-être moins pour les œuvres de Kapoor, un copier-coller de ses travaux placés au couvent, que pour ce lieu d’une beauté exceptionnelle. Si La Tourette entre dans la définition du moderne, c’est plutôt par celle fameuse de Baudelaire selon lequel «  c’est le fugitif, le transitoire, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». Itzhak Goldberg