Matisse et les autres
Originale, parfois discutable, l’articulation proposée de l’œuvre du peintre fauve, a le mérite d’ouvrir le débat
Le titre, un peu ronronnant, Matisse en son temps, a le mérite d’être parlant. Mais, reconnaissons-le, le nom de l’artiste ne quittant jamais l’affiche, il n’est pas facile de trouver un angle nouveau pour l’exposer. Tâche d’autant plus difficile que, au même moment, le nouvel accrochage au Centre Pompidou cherche à mettre en valeur les chefs-d‘œuvre du maître fauve. Cependant, malgré cet « embouteillage », la qualité des très nombreux prêts accordés par le musée parisien permet de confronter Matisse à d’autres créateurs, amis ou « rivaux ». Pour ce faire, le parcours s’en tient grosso modo à la chronologie – à l’exception de deux sections thématiques, atelier et nature morte - et s’ouvre sur le passage de Matisse à l’atelier de Gustave Moreau et sur sa rencontre avec Marquet, Camoin ou Manguin. On peut comparer une toile de Marquet aux couleurs assourdies (La Cafetière, 1902) à la Nature morte à la chocolatière de Matisse 1902). Cette toile présente des contrastes chromatiques étonnants qu’on trouve déjà en 1898 (Nature morte aux fruits). Faut-il croire en conséquence que le fauvisme n’est pas né comme par miracle au Salon d’Automne de 1905 ? Quoi qu’il en soit, ce passage glorieux de l’histoire de l’art est traité avec tous les égards. Pratiquement tous les fauves (ou assimilés) sont représentés ici à la fois par leur portrait et par une œuvre. Matisse, lui, a droit au très bel Intérieur à Collioure (La Sieste). On est également frappé par Braque dont le tableau exposé ici, un paysage coloré, se situe bien plus proche du fauvisme que de sa période cubiste. Le choix est intéressant car, par la suite, c’est sur le rapport entre le cubisme et Matisse que Cécille Debray, commissaire de l’exposition, tente de jeter une nouvelle lumière. La réticence, voire l’hostilité de Matisse, face aux œuvres réalisées par Braque à L’Estaque -des petits cubes, dit-il- sont bien connues. D’où une vision un peu simpliste de la modernité, qui remonte à l’opposition entre Rubens et Poussin : Picasso du côté de la ligne, Matisse de la couleur. Selon Debray, on oublie que dès 1913, « Matisse se rapproche de Picasso, fréquente les cercles cubistes – le critique d’art Maurice Raynal, l’écrivain Pierre Reverdy, les artistes Severini, Laurens et surtout Juan Gris qui séjourne, comme lui, pendant la guerre, à l’arrière, à Collioure ». Sans remettre en question cette affirmation, on reste dubitatif face au choix des travaux de Gris et de Severini, dont les objets et les personnages, éclatés en morceaux qui se chevauchent et se compénètrent, sont bien loin de l’approche matissienne. Nettement plus convaincant est le rapprochement entre le splendide bas relief géométrique de Laurens (Guitare, 1926) et La Porte Fenêtre à Collioure (1914),une œuvre phare de Matisse, ce presque aplat, stylisée à l’extrême. Les deux chapitres qui suivent, Les Odalisques et Les Années Niçoises, sont consacrés en réalité au même sujet : la femme. C’est avec elle, sous toutes les formes, que se cache la rencontre de l’érotique et de l’esthétique, ou le prolongement de l’un par l’autre. Une rencontre qui s’incarne à Martigny avec quatre toiles magistrales, deux Picasso (Femme couchée sur un divan bleu, 1960 et Femme assise au bonnet turc, 1955 et deux Matisse (Odalisque à la culotte rouge, 1921 et L’Algérienne, 1909). Face à la violence rare avec laquelle Picasso traite les corps de ses modèles, les femmes de Matisse semblent en retrait, comme absentes. Femmes que l’on trouve étendues dans des intérieurs niçois, scènes intimistes traversées par des accents d’exotisme nostalgique, qui rappellent les séjours de l’artiste au Maroc. Ces toiles, qui s’inscrivent dans une atmosphère générale de retour à l’ordre, restent des œuvres mineures. Mais, peut-être ces variations déclinées sur le même thème sont-elles à mettre en rapport avec l’importance accordée par Matisse à la fois à l’Orient et aux arts décoratifs. L’absence de la contrainte de représentation, caractéristique de ces deux systèmes artistiques, libère les composants plastiques qui deviennent ainsi de véritables sujets à part entière. Chez le peintre fauve, les “chaînes” décoratives, la répétition d’une courbe ou d’une arabesque, vont trouver leur aboutissement avec les papiers gouachés découpés sur lesquels s’achève la manifestation. La modernité de Matisse s’exprime ainsi dans sa capacité à déconstruire la peinture en signes isolés, tout en réussissant à associer la ligne à la couleur, le contour à la surface. Hantaï, Jean-Pierre Pincemin, les membres de Support/Surface ne sont pas loin. Le titre de l’imposante toile de Claude Viallat, qui trône au milieu de la salle, Hommage à Matisse (1992) n’a rien d’usurpé.
Itzhak Goldberg
MATISSE ET SON TEMPS, jusqu’au 22 novembre, Fondation Pierre Gianadda, Martigny, 1920 Suisse, tél. : 41 (0)27 722 39, www.gianadda.ch, tlj 10h-18h, catalogue éd Fondation Pierre Gianadda, 288 p, 32.50 E, entrée 18 E. Commissaire : Cécille Debray Œuvres : 115