Les Malassis, une coopérative de peintres toxiques Musée des Beaux-Arts de Dole, Jura, jusqu’au 8 février 2015

Il était temps. Le musée de Dole qui, déjà en 1984, avait fait l’acquisition de Cinq peintres romantiques à l’époque des Malassis ou les affaires reprennent et qui possède en dépôt la quasi totalité de l’œuvre de ce groupe, leur rend un hommage somptueux. Directement issus du Salon de la Jeune peinture (1970), clairement politiques, nommés ironiquement d’après le lieu où se situe l’atelier de Tisserand, à Bagnolet, les Malassis regroupent en outre Cueco, Fleury, Latil, Parré et, pour une courte période, Zeimert. Même si ces artistes ont été présents à l’exposition de la Figuration Narrative, c’est ici le travail collectif qui impressionne le spectateur. De fait, il s’agit d’une coopérative, terme qui se réfère davantage à une société d’ouvriers ou d’artisans qu’à une réunion d’artistes. La mise en commun des locaux, du matériel et des moyens techniques, la définition de thèmes à peindre, l’adoption d’une stratégie de diffusion et le refus de tout exhibitionnisme individuel font que ce groupe obtient des “produits” offrant une synthèse de leurs compétences réunies. Le style figuratif qui caractérise leurs travaux semble être, selon eux, le moyen le plus efficace pour aboutir à un résultat concret : exprimer la médiocrité environnante. Dans des “fresques” monumentales, fabriquées à partir d’un assemblage de toiles du même format et dans un style unifié, les Malassis creusent l’écart entre le mythe esthétisant et une réalité banale, produisant en quelque sorte des images “consommables”. Ainsi, le Grand Méchoui (1972), intégralement déployé dans l’exposition, est une métaphore féroce de la vie politique française dans les années soixante. Ailleurs, ce sont les maquettes préparatoires pour cette formidable et monumentale peinture murale pour un centre commercial proche de Grenoble (1975), qui raconte l’histoire de la dérive de la société de la consommation à travers la relecture du Radeau de la Méduse de Géricault, “Nous devrions par nos images vous faire entrer dans un monde merveilleux : celui de l’ART. Mais hélas ! la côtelette d’agneau nous renvoie au prix de la viande hachée… », affirment alors les artistes. Ironie de l’histoire, cette peinture sur amiante, déclarée toxique, fut détruite et enterrée. Comme quoi, il faudrait réfléchir par deux fois avant de s’attaquer aux piliers de la société. “Peintres de l’Histoire”, les Malassis deviennent des “peintres d’histoires”. Leur imagerie, qui se voulait “image d’images” se revendique de l’affiche, la télé, les magazines, la BD, le cinéma, la photo : “ce n’est plus la nature, le réel à voir qui est à l’origine de l’émotion esthétique, mais son image déjà photographiée, cinématographiée ou imprimée” (Cueco). Soupçonné d’une esthétique jdanoviste, traité de vulgaire (un terme employé face aux Baigneuses de Courbet ou à l’Olympia de Manet), ce travail collectif reste souvent assimilé aux affiches de propagande, trop connotées politiquement. Cependant, le grand oubli de la critique fut la perception monolithique de l’œuvre des Malassis. D’une durée de vie exceptionnelle, une dizaine d’années, la production de ce groupe subit des modifications. Parfois, l’aspect “puzzle” caractéristique des œuvres des Malassis est la source d’une qualité hétérogène au sein de la même représentation. Ainsi, dans Le Grand Méchoui, sont juxtaposés des “allégories” critiques de la société d’une justesse qui reste encore pertinente et des portraits de leaders politiques contemporains, étrangement démodés et qui semblent comme “copiés-collés” dans cette fresque sociale. Mais ce peut être le prix à payer d’une volonté de produire une véritable œuvre collective, avec toutes ses incohérences et ses contradictions internes, rendant presque impossible de gommer les “coutures” et d’éviter les traces d’une réflexion commune. Itzhak Goldberg