Les femmes de Walden
Malgré un sujet discutable, le résultat visuel est jouissif
Commençons par l’essentiel : l’exposition est formidable. Pourtant, le sujet, voire le prétexte, est mince : les artistes femmes réunies autour de Herwarth Walden, fondateur en 1910 de la fameuse revue berlinoise Der Sturm et, deux ans plus tard, d’une galerie éponyme. Selon les organisateurs, le pourcentage de femmes à y avoir exposé est beaucoup plus élevé que partout ailleurs en Allemagne. Walden, cependant, ne s’exprime pas sur ce sujet et semble plutôt indifférent quant au sexe des créateurs qu’il présente. Pas totalement à ce qu’il semble, car ses deux femmes – successives - étaient des artistes. Gageons toutefois que cet élément biographique n’a qu’une valeur anecdotique. Il est probable que cette ouverture s’explique par l’importance de la présence féminine dans le milieu d’avant-garde, auquel est vouée la galerie Der Sturm. On est frappé également par le nombre important de couples d’artistes à fréquenter ce lieu (Kandinsky et Münter, Jawlensky et Werefkin, Sonia et Robert Delaunay, Larionov et Gontcharova…), situation qui permet aux femmes artistes de pénétrer plus facilement dans un univers quasi exclusivement masculin. Quoi qu’il en soit, les dix huit femmes exposées à Francfort ont peu en commun à part le fait d’entrer en contact avec Walden, directement ou à l’aide de l’un des « passeurs », tels Apollinaire ou Max Jacob. Expressionnisme, cubisme, futurisme, primitivisme, toutes les tendances des deux premières décennies sont déclinées dans un parcours qui propose des regroupements monographiques. On peut penser que la place d’honneur réservée à Gabriele Münter – son bel autoportrait accueille le visiteur – est un rappel du goût de Walden pour l’expressionnisme et plus particulièrement pour le chef de file du Blaue Reiter, Kandinsky, dont Münter fut la compagne. Cette dernière toutefois, pas plus que Werefkin, la compagne de Jawlensky, n’a besoin de son partenaire pour qu’on apprécie sa peinture. Les deux artistes simplifient les formes et rejettent une vision détaillée de la réalité. Toutefois, quand Münter se concentre sur des scènes d’intérieur, les paysages étranges de Werefkin acquièrent une dimension spirituelle, presque religieuse. Suivent, pêle-mêle, des artistes connues et des découvertes. Ainsi, une section importante est consacrée à Sonia Delaunay, avec essentiellement des travaux venant des arts décoratifs – motifs de tissus et de vêtements, costumes pour le théâtre, le ballet et le cinéma. L’ensemble des toiles signées Gontcharova, peintre russe rarement exposée en France, permet de constater que la qualité de ses œuvres de la période primitiviste (Travail au jardin, 1908) ou de celles cubo-futuristes (Femme au chapeau, 1913) n’a rien à envier à Malevitch. C’est en effet en Russie, qu’on voit apparaître, probablement sous l’influence de l’idéologie révolutionnaire, une quantité impressionnante de femmes peintres, baptisées les Amazones. L’une d’entre elles, Alexandra Exter, est connue par sa pratique picturale du cubisme, proche de l’abstraction, mais aussi par ses réalisations pour le théâtre (Arlequin noir, 1926). En toute logique, les deux femmes –successives – de Walden, Else Lasker-Schüler et Nell Walden trouvent leur place à Francfort. La première, une poétesse expressionniste renommée, pratique essentiellement le dessin comme équivalent graphique de son écriture. La seconde, dont la peinture reste trop influencée par Kandinsky et Jawlensky, a joué un rôle essentiel dans le développement de la galerie, à travers ses nombreux contacts internationaux. Cependant, le mérite principal de la manifestation est de montrer des artistes relativement oubliées et dont l’œuvre étonne. Ainsi, les tableaux d’Emmy Klinker sont proches du réalisme magique (Usine, 1918). Ailleurs, les gravures et les peintures de Jacoba Van Heemskerck peuvent être classées comme une version un peu fantaisiste du constructivisme. Ailleurs encore, la belge Marthe Donas, qui a travaillé longtemps avec Archipenko, invente un cubisme coloré et virevoltant. La grande surprise arrive à la fin et se nomme Lavinia Schulz. Non seulement cette femme a pratiqué la danse et la pantomime mais encore elle a participé à la fabrication de masques et de costumes qu’elle revêtait pour des représentations théâtrales proches de performances (1920 et 1924). Nommés Die Maskentänzer (“les danseurs masqués”) ce sont des « personnages » hybrides et énigmatiques, mi-animaux, mi- mannequins. La qualité de ce « ballet » sauvage n’est pas moindre que celle du Ballet réalisé par Schlemmer dans son atelier du Bauhaus. En somme, les femmes peuvent être d’excellentes artistes. Mais cela, on le savait déjà.
Itzhak Goldberg
Sturm-Frauen, jusqu’au 7 février 2016, Schirn Kunsthalle, Römerberg, D-60311 Francfort, tél : (00) 49 69 29 98 82 0, [email protected], mardi-dimanche, 10h-19 h, en 11 E, cat 400 p, 35 E
Commissaire : Ingrid Pfeiffer Œuvres : 170