Louis Soutter, Musée Victor Hugo, jusqu’au 30 août.

La confrontation est étonnante. D’un côté, Victor Hugo, un des écrivains les plus admirés par le public, un monument de la littérature mondiale. De l’autre, Louis Soutter, un artiste dont l’œuvre reste peu connue. Cependant, ce qui est mis en comparaison ici est justement une activité plus confidentielle d’Hugo ; on ne sait pas toujours qu’il n’était pas seulement un homme de lettres, mais également un homme de l’art (35000 dessins entre 1830 et 1876 environ, dessins réalisés essentiellement après la mort de sa fille Léopoldine). Mais qui est Louis Soutter ? Un ovni dans le paysage artistique ? Un parcours atypique ? Sans doute. Et pourtant, il ne s’agit pas de quelqu’un qu’on peut ranger tranquillement dans la catégorie des arts bruts, « inventée » par Dubuffet. C’est un autre artiste, Arnulf Rainer, depuis longtemps collectionneur de ses œuvres, qui propose une juste définition de ce créateur hors normes : « il apparaît clairement aujourd’hui que Louis Soutter ne fut pas un peintre marginal, mais un pionnier par rapport à la génération dont je fais partie. C’est pourquoi il ne fut pas accepté avant aujourd’hui et c’est pourquoi il appartient à notre culture actuelle ». De fait, formé dans les ateliers parisiens de Jean-Paul Laurens et de Jean-Joseph Benjamin-Constant, l’homme n’a rien d’un autodidacte. D’ailleurs, pendant des années, il enseigne la peinture dans un collège aux Etats-Unis. Ce n’est que des années plus tard, $que celui qui, ironie de l’histoire, est le cousin de Le Corbusier, rompt avec la manière académique de peindre pour se lancer dans une œuvre qu’il n’adresse plus qu’à lui-même. Le dialogue que nous propose le musée est troublant. Les deux artistes réalisent des images proches, souvent énigmatiques,  issues d’ une mythologie noire où interfèrent des thèmes bibliques, lucifériens, dantesques ou shakespeariens. Des univers caractérisés par des métamorphoses, qui obéissent à la logique du rêve ou plutôt du cauchemar. De paysages d’encre en châteaux hantés, l’œuvre de Hugo semble plus contrôlée, plus sophistiquée. Cependant, sa technique « tachiste », où les figures se dissolvent et se transforment en « flaques d’être » (Jean Clay) sont d’une modernité étonnante, annonçant déjà une certaine abstraction lyrique. Une modernité d’ailleurs, qui fascinera les surréalistes. Chez Soutter, les pages qui proviennent d’une quarantaine de carnets, sont envahies par un réseau linéaire de bord à bord, par le rythme frénétique des lignes et des hachures. L’artiste ne paraît pas en général préméditer ses sujets mais agir par nécessité intérieure. Parfois, les figures sombres et puissantes, les hiéroglyphes ou les taches de couleurs posées directement avec les doigts, évoquent immédiatement l’univers archaïque d’un A.R Penck. D’une imagination débridée, voire d’une sauvagerie, l’œuvre est habitée par des obsessions et des fantasmes, qui traduisent ses hallucinations dans un langage plastique fruste. Un langage qui malgré son aspect condensé, presque hermétique, touche directement au plus profond. Au sien, mais aussi à celui du spectateur.

Itzhak Goldberg