Mona Hatoum, Centre Pompidou, jusqu’au 28 septembre

Mona Hatoum ne souhaite pas être considérée comme une artiste politique. C’est son droit. Pourtant, rarement une exposition a pu évoquer avec une telle intensité une actualité brûlante, celle du conflit israélo-palestinien. Et pour cause. Certes, Hatoum vit et travaille à Londres et à Berlin, mais elle est née au Liban (1952), de parents d’origine palestinienne. Inévitablement, l’exil, l’identité, la guerre se trouvent au cœur de son art. Qui, toutefois, n’a rien de manifeste. N’oubliant jamais l’importance de l’invention plastique, les travaux sont des suggestions et non pas des déclarations. Dans ses vidéos ou ses installations, Hatoum évoque plus qu’elle n’affirme les destins individuels incertains, en suspens ou en errance. Ainsi, elle montre la situation d’oppression, avec des structures phobiques qui intègrent le spectateur dans un espace bloqué et austère. Avec Light Sentence (Peine légère, 1992), dans une pièce fermée, deux rangées de casiers vides, construits en treillage métallique, sont empilées de manière à dépasser la taille humaine. Au centre, une ampoule suspendue au bout d’un fil descend lentement grâce à un moteur électrique et projette des ombres qui flottent avec le mouvement de l’ampoule. L’univers est imperméable à tout ce qui viendrait déranger cette atmosphère de huis clos. « Les figures de la cage, les lignes, les frontières parcourent de façon récurrente l’ensemble de l’œuvre de Mona Hatoum », écrit Stéphanie Moisdon. Ces grillages renvoient à différents espaces d’incarcération, de piège, de zones de partage entre l’extérieur et l’intérieur, le contenant et le contenu du corps, de l’espace perceptif, urbain, géopolitique, mais aussi à la condition de l’artiste elle-même. La douleur de la perte s’exprime aussi dans des œuvres moins violentes, mais qui rappellent un passé révolu, à l’aide des lieux communs qui appartiennent à la mémoire collective de la société palestinienne. Ainsi, avec Present Tense (1996), Mona Hatoum expose dans une galerie de Jérusalem Est, une œuvre qui occupe la partie centrale d’un plancher délabré. L’artiste fabrique une grille de blocs cubiques de savon blanc — de ce savon qui se fabriquait traditionnellement à base d’huile d’olive. Celui utilisé par Hatoum provient d’une fabrique de Naplouse, qui utilisait encore les vieilles méthodes manuelles. Nostalgie, mais une nostalgie traversée par la politique. De fait, toute la surface était couverte d’un motif complexe qu’elle avait obtenu en perçant de petits trous et en les remplissant chacun d’une perle rouge. Le dessin qui apparaît est celui de la carte des accords d’Oslo, une autre occasion ratée pour la fin des hostilités au Moyen-Orient. En toute logique, le thème qui revient souvent chez l’artiste est celui des frontières. Ses représentations artistiques, sous différentes formes, des plus matérielles aux plus allusives, devient un des signes de ce conflit (Map, 1999, Projection, Velvet, 2013, Hot spot, 2006). Sans doute, elle sait que ce concept est également examiné par les créateurs israéliens. Connaît-elle la définition de l’artiste Pinchas Cohen Gan ? « Une frontière est marquée sur la carte comme une ligne intérieure, et son marquage est un signe graphique visuel. La limite de notre force n’est pas une frontière géographique, mais une frontière culturelle, une frontière entre cultures, la distance entre elles étant beaucoup plus grande que la distance géographique »

Les propositions politisées de Mona Hatoum peuvent fonctionner à l’intérieur de la galerie comme dans la sphère publique et engager un dialogue avec le contexte historique d’un « site » toujours sous tension. Mais, plus important encore, ses installations rappellent des questions d’actualité brûlante, des situations où la migration n’est pas un choix mais est imposée par des événements d’ordre économique ou politique. En dernière instance, l’œuvre de Hatoum nous oblige à ne pas oublier ces “sujets” qui se déplacent sur un échiquier géant, une zone géographique très vaste, celui d’un pays ou même d’un continent. Tous ceux qui deviennent synonymes d’errance perpétuelle. Tous ceux qui se voient dans l’obligation de quitter leur lieu de vie et d’entrer dans une spirale interminable, souvent tragique.

Itzhak Goldberg