Dans une belle mise en scène, les vibrations et les clignotants de Takis animent le Palais de Tokyo

L’œuvre cinétique Le parcours est chronologique. Les œuvres, parfaitement disposées, forment un ensemble raffiné, où le dialogue entre physique et poésie est incessant. Des vibrations magnétiques, des clignotants, des sonorités irrégulières et stridentes, l’univers de Takis s’adresse aux différents sens. En réalité, la création la plus imposante de l’artiste ne se trouve pas au Palais de Tokyo, mais à quelques stations de RER plus loin, au bas de l’esplanade de La Défense. Faite à partir de 49 tiges métalliques hélicoïdales, d’une hauteur variant entre 3.5 et 9 mètres, munies aux extrémités de formes géométriques et de feux clignotants de couleurs diverses, l’œuvre est placée sur un bassin (d’où son nom : Bassin Takis). Réalisé depuis 1988, ce mini-aéroport étrange ou cette gare ferroviaire inattendue s’est parfaitement intégré dans le cadre architectural d’un quartier futuriste. Une autre version de cette installation, plus modeste, placée sur l’esplanade devant le musée, signale l’entrée de l’exposition. Ces deux œuvres situées à l’extérieur sont un rappel bienvenu aux activités de nombreux artistes, dont Takis, qui, longuement avant « l’invention » de l’esthétique participative, font intervenir directement le spectateur. Cependant, à l’intérieur du Palais de Tokyo, le spectateur découvre que la production plastique de celui qui est né Panayotis Vasilakis à Athènes, en 1925, s’approche par bien des points d’autres préoccupations des années soixante. Sans doute, c’est avec l’art cinétique, et plus particulièrement avec le GRAV (Groupe de Recherche d’Art Visuel, qui se passionne pour le mouvement et qui donne à l’art une fonction sociale), qu’on peut comparer cette œuvre. Mais aussi avec les Nouveaux Réalistes, car Takis, comme ses confrères, emploie souvent des pièces récupérées. Un lien d’autant plus important que l’artiste grec partage la fascination d’Yves Klein pour l’élévation dans l’espace et la volonté de vaincre les lois de la gravité. Toutefois, à la différence de l’approche métaphysique (parfois un peu nébuleuse) de Klein, toute l’œuvre de Takis s’élaborera autour des propriétés de l’aimant, de l’électricité ou de la lumière. Ses sculptures se nomment « électro-signal », « indicateur » ou encore « mobile frissonnant ». Ainsi, la manifestation s’ouvre sur des plaques noires trouées, comme d’immenses papillons suspendus grâce à la force magnétique. Suivent les Signaux, développés à Paris dès 1955, sous l’influence de la découverte des Mobiles de Calder. Les minces tiges, flexibles, toujours associées par deux ou trois à partir d’une même base, forment des compositions à l’aspect végétal ou floral. Les deux séries s’inscrivent dans l’abstraction biomorphique où, à l’opposé de l’abstraction géométrique, sont suggérés des aspects organiques de la nature (Calder, Arp). Dans la pièce suivante, c’est un ensemble de sculptures musicales qui est présenté. Sur un fond blanc, qui cache un électro-aimant, est tendue une corde de piano qu’un objet vient heurter au rythme des pulsions électriques. Les sonorités qui se dégagent font penser à la musique aléatoire, dirigée par les lois du hasard (John Cage). Selon Takis, c’est la révélation des Gymnopédies d’Erik Satie, cette musique lancinante, qui fut pour lui véritable la source de ces travaux. Quoi qu’il en soit, sonorités électriques qui s’étendent dans l’espace, objets retenus aux murs uniquement par la force d’aimants (Mures magnétiques) ou tubes cathodiques qui émettent une lumière bleue (Télélumières) s’inscrivent tous dans les recherches de Takis sur l’énergie invisible, mais palpable. Fasciné par la « magie scientifique », l’artiste qui se définit comme un « savant intuitif » échappe au piège de l’application systématique de la technologie du point. « Ce que j’utilise comme technique est tout à fait primitif. C’est l’alphabet de l’électricité, l’alphabet du magnétisme », écrit-il. Quand le bricolage devient invention, les objets se métamorphosent en œuvres. L’exposition s’achève par une installation, dédiée à Kafka (Le Siècle de Kafka, 1984). Ici, indiscutablement, la science se montre sous des allures plus inquiétantes. Le spectateur, plongé dans une semi-obscurité, entouré de machines aux formes anthropomorphiques, sortes de totems sombres, se sent comme dans un laboratoire alchimique, lieu de naissance de Frankenstein. La puissance de cette œuvre d’art totale est en partie gâchée par des fragments de moulages de corps féminins de facture classique, voire kitsch, dont on ne comprend pas la signification (la chair pour l’expérimentation ?). Cette fois-ci, le courant ne passe pas. Itzhak Goldberg

Takis, Champs magnétiques, jusqu’au 17 mai, Palais de Tokyo, 13 av du Président-Wilson, tél 01 81 97 35 88, @palaisdetokyo.com, mercredi-lundi 12h-24h, entrée 8 E.

Commissaire : Alfred Pacquement Œuvres : 50