Amateur amoureux

La fine étude de Guillaume Cassegrain montre la « méthode » de Barthes : spontanée et sans règles.

Toute personne qui a lu le livre culte d’une génération entière (celle des années 1970) Mythologies, se souvient encore que son auteur, Roland Barthes, ignore superbement la notion de hiérarchie dans son choix des sujets traités. N’importe quel fait de société est décortiqué avec la même pertinence que les événements majeurs, d’ailleurs rares dans cet ouvrage. On se souvient également que l’écrivain s’inspire souvent des images – essentiellement des photos, le visage de Greta Garbo, les photos du studio Harcourt, les couvertures de Paris Match – qu’il décortique en sémiologue, pour en mettre à nu la structure et le sens ou, pour parler comme lui, la signifiance. Son intérêt pour les arts visuels se vérifie avec une quarantaine de textes, écrits entre 1946 et 1980, ainsi que deux livres : L’Empire des signes et La Chambre claire, Note sur la photographie. L’idée principale que Guillaume Cassegrain développe tout au long de son texte, qui traite rapport de Barthes avec l’image (ou les images) est de montrer que ce dernier prend toujours dans une posture d’amateur. Repli stratégique, permettant de s’exprimer en dehors (ou à côté) du discours valorisé par l’histoire de l’art et de développer une vision personnelle, faite de « scientificité » et de désir, de plaisir et de lucidité. Autrement dit, entre pensée, imagination et affect, l’écrivain refuse de choisir. On est frappé immédiatement par l’éclectisme des images commentées par Barthes qui échappent à toute logique de classification. Des plus connues (Cy Twombly, Archimboldo) aux plus obscures (Bernard Faucon, Daniel Boudient) sont retenues en raison d’un goût particulier ou d’une rencontre occasionnelle qu’il nomme « conversations d’amis ». Non sans provocation, l’écrivain se déclare « sauvage et sans culture », pratiquant une « seule énonciation, amoureuse et textuelle ». Pour autant, il ne faut pas prendre cet aveu d’ignorance à la lettre. Si les connaissances de Barthes sont « trouées », il est parfaitement au parfum des catégories forgées par les spécialistes. Il est même capable de les critiquer : « ce qu’on a appelé histoire de la peinture, écrit-il, n’est qu’une suite culturelle et toute suite participe d’une Histoire imaginaire ». Dans son introduction, Cassegrain explique que Barthe considère l’art conceptuel, qu’il préfère définir comme art réflexif, comme un art bavard qui délaisse le travail sur la forme. Pour lui, en effet, cette approche situe l’œuvre en-deçà de la forme, tandis que le travail d’un Twombly ou d’un Réquichot et leur charge érotique se placent « au-delà de la langue ». Langue qu’il manie sans égal quand il décrit et déchiffre les images. Pour preuve, ce passage sur la nature morte où font merveille l’écriture jouissive, le sens de la formule. Lisons plutôt ces phrases : « les peintres de natures mortes comme Van de Velde ou Heda, n’ont eu de cesse d’approcher la qualité la plus superficielle de la matière : la luisance (…) la seule issue logique d’une telle peinture, c’est de revêtir la matière d’une sorte de glacis le long de quoi l’homme puisse se mouvoir sans briser l’usage de l’objet ». Formulation qui fait comprendre au spectateur qu’il ne suffit pas de regarder, il faut encore voir. On songe à la phrase de Valéry : « une œuvre d’art devrait toujours nous apprendre que nous n’avions pas vu ce que nous voyons ». Au-dessus de tout, c’est la production picturale de Cy Twombly, ses traits incertains et tremblés, ses gribouillages illisibles griffonnés sur la toile qui touchent Barthes. Et pour cause, car chez le peintre américain la peinture et l’écriture se rejoignent pour former des signes flottants. Avec lui, le texte et l’image, normalement situés dans des registres différents, trouvent un terrain commun et laissent à paraître le « désir de la main ». Toutefois, c’est La Chambre claire, son dernier ouvrage, qui a fait couler le plus d’encre. Cassegrain insiste sur le célèbre couple punctum/studium proposé par Barthes. Le premier suscite un intérêt vague d’ordre culturel ; le second, par contre, « une marque faite par un instrument pointu », est une « blessure », une « piqûre, bref le détail subjectif et intense qui dérange et qui attire ». Ce livre qui lui vaudra également la critique la plus acerbe de la part des spécialistes qui jugent sa réflexion sur l’absence et la présence condensées dans l’expression maintes fois répétée « ça a été » comme dépassée, voire simpliste. Le débat reste ouvert, mais s’il n’est pas certain qu’on trouve chez Barthes une véritable élaboration théorique, il pratique une méthode : celle d’une empathie totale avec l’œuvre. Contre une écriture sèche et une pensée réductrice, il a fait du texte un plaisir et du savoir une jubilation. Itzhak Goldberg

Roland Barthes ou l’image advenue, Guillaume Cassegrain, éd. Hazan, 128 p., 16 €