Une légende court à Venise. Il existe, paraît-il, une personne qui aurait tout vu à la Biennale. Mais ce n’est qu’une légende. Ceci semble humainement impossible. Outre les sites principaux, la ville entière est une ruche où chaque espace exploitable, essentiellement des palais plus ou moins entretenus, s’est transformé en centre d’art. Le prestige de cette manifestation fait que les nouveaux Etats mais aussi les artistes, isolés ou en groupe, tentent de se placer sur l’échiquier international. Un constat prosaïque se dégage immédiatement. La crise ne s’est pas arrêtée aux portes de la ville des Doges. A l’entrée de chaque pavillon on trouve un panneau imposant qui donne la liste des sponsors : institutions, entreprises, riches collectionneurs, musées et galeries (ces dernières sont systématiquement présentes). La palme revient au pavillon allemand dont les organisateurs déclarent que sans cette aide le lieu resterait serait resté vide. Vu le résultat, confus et opaque, il aurait peut être mieux valu qu’il le restât. Généralement De façon générale, dans les pavillons nationaux disséminés éparpillés dans les Giardini, on a droit à une diversité plutôt réjouissante. Cependant, si l’inventivité des artistes s’y exprime sous des formes plastiques variées (le plus souvent des installations), on a l’impression que les créateurs sont tous préoccupés par les injustices du système capitaliste mondialisé, ce fondamentalisme du marché où les grandes entreprises plient les Etats à leur volonté, par la misère du « Tiers Monde » et l’indifférence de l’Occident, ou par les problèmes écologiques. Bref, les artistes n’oublient pas qu’ils sont également citoyens.
L’oeuvre de Fiona Hall au pavillon australien récemment reconstruit, Wrong Way Time (que l’on peut traduire par « Le Temps L’époque ???qui a pris un mauvais chemin ») est exemplaire de cette attitude. L’artiste a collaboré avec les tisseuses du désert Tjampi (vérifie) d’Australie, des femmes aborigènes connues pour leurs travaux tissés qui représentent des espèces locales en voie de disparition. Posés par terre, accrochés aux murs ou dans des vitrines, des animaux en tissu, des billets d’argent, des personnages réalisés à partir d’uniformes militaires, des « choses » trouvées et surtout une foultitude de coucous silencieux forment un ensemble impressionnant. On a l’impression de se trouver face à un cabinet de curiosités. D’après Fiona Hall, les nombreux objets présentés, aussi disparates soient-ils, sont liés entre eux par la politique, les finances et l’écologie et parlent de l’interaction de ces dernières. Au cabinet de curiosités se substitue dans le pavillon canadien un petit supermarché, un dépanneur, terme employé par les Québécois pour désigner un commerce ouvert tard la nuit et où l’on peut se procurer pratiquement n’importe quel produit alimentaire et domestique. Le spectateur qui se trouve au cœur de l’œuvre - réalisée par le collectif BGL-, peut effectuer une déambulation très semblable à celle que chacun réalise tous les jours dans les lieux qu’il habite et fréquente. Autrement dit, il en résulte un état de confusion, causé par une fiction construite à partir d’objets connus. Les « employés » ne cessent de déplacer les éléments, manière de réduire l’écart entre l’œuvre et le réel. Malgré ces permutations, l’œuvre a cependant peu en commun avec l’un des stéréotypes principaux de l’art contemporain, celui du chantier ou art in progress. Un peu partout à la Biennale, on a l’impression que les artistes cherchent à donner à leurs travaux une logique, un code, qui s’inspire de l’un de ces catalogues pratiqués dressés/élaborés ???jadis par les artistes conceptuels. A une différence près : les créateurs ne renoncent pas à leur capacité de bricoleurs (pour ne pas utiliser le mot banni, leur savoir-faire). Ainsi, Chiharu Shiota métamorphose le pavillon japonais, sans doute le plus populaire auprès du public. Cette Pénélope moderne tisse l’espace, le remplit d’une nuée de fils rouges auxquels elle attache une multitude de clés usées (50000), métaphores de récits vécus. Volumes sans corps ou formes en expansion, les fils sont avant tout des signes et des gestes qui traversent l’espace et le matérialisent sous forme de réseaux de densité variable. Etoile montante, Chiharu Shiota jouit ces dernières années d’une visibilité extraordinaire. Malgré la beauté indéniable de son travail, on peut se demander si cette accélération (par ses galeries ?) n’introduit pas une certaine répétition dans sa production plastique. Les artistes Joanna Malinowska et C.T Jasper, dont l’œuvre occupe le pavillon polonais, partagent le même souci esthétique, mais le mettent au service d’une cause qui déborde le champ artistique. Attiré par des sons d’opéra, le spectateur s’arrête face à un spectacle, a priori, surréaliste. Projeté sur un énorme écran en demi-cercle, cinq acteurs chantent sur fond de village haïtien. L’ensemble des habitants réunis pour l’occasion, assis sur des sièges de fortune, écoute la musique avec une attention soutenue. De temps à autre, le bruit d’une motocyclette, l’aboiement d’un chien ou de la poussière dans l’air viennent imperceptiblement rompre cette atmosphère cérémonielle. Sans entrer dans les détails historiques qui expliquent les raisons pour lesquelles les deux artistes font un remake du film de Werner Herzog, Fitzcarraldo, histoire d’un aventurier qui a décidé de construire un luxueux opéra en Amazonie, cette mise en scène étonnante interroge la réaction spontanée du spectateur. De fait, comment justifier la surprise face à ce « renversement culturel » autrement que par notre vision de l’Occident comme lieu naturel de l’high art, confiné dans un circuit figé à jamais ? Joanna Malinowska et C.T Jasper sont à leur façon des ethnologues décalées qui savent faire bouger les lignes et critiquer en finesse le colonialisme, sans la caution officielle du post-colonialisme.
Les rapports tendus entre les peuples sont évoqués également par l’artiste israélien, Tisibi Geva, avec une œuvre qu’il nomme Archéologie du présent. Connu pour sa position critique à l’encontre de la politique de son pays, l’artiste a recouvert la façade du pavillon par des pneus usés, formant ainsi comme un bunker oppressant. A l’intérieur, un bric à brac d’objets, dispersés partout comme dans un dépôt vente. On songe aux travaux des Nouveaux Réalistes, un sentiment d’angoisse en plus. Des peintures aux figures noires (des guerriers ?) sont accrochées aux murs. Au fond, une vidéo montre un paysage urbain, séparé du spectateur par une grille. Sommes-nous à l’intérieur ou à l’extérieur ? Ou encore, l’artiste suggère-t-il un lieu carcéral ? Clairement, le chaos géopolitique est partout. Explicitement, avec le plasticien serbe, Ivan Grubanov. Dans le pavillon de son pays, jonchés au sol, des drapeaux froissés qui appartiennent aux pays qui ont disparu de la carte depuis peu de temps - la RDA, la Yougoslavie - ou à d’autres qui n’existent pas - Tellurie, nation inventée pour l’occasion. Le titre de cette installation ? United Dead Nations. On ne saurait mieux dire. Plus loin, en dehors des Giardini, au monastère de San Lazzaro, a échoué le pavillon arménien. En toute logique, il est déplacé comme fut déplacée (une monstrueuse litote) la nation arménienne. Vidéos, collages, photographies, sculptures : tous ces travaux parlent de la mémoire qui n’est pas disparue. Rien d’expressionniste toutefois ici, aucune vision d’horreur ; les artistes rendent présente la perte et non pas l’objet perdu. En d’autres termes, aux cris, ils ont préféré les chuchotements. Le choix du pavillon arménien comme lauréat du Lion d’Or, est-il artistique ou politique ? Allez poser cette question à Palmyre.