« Je voulais créer des sculptures expressives ». La phrase d’Anthony Caro est magnifiquement illustrée au musée Würth.
Pour ceux qui croient que l’art ne s’expose qu’à Paris, il est conseillé un voyage en Alsace. Plus précisément à Erstein, un petit bourg à côté de Strasbourg. Depuis 2008, un musée privé, Würth, au nom d’un entrepreneur allemand qui ne manque pas de ressources, organise des expositions d’une ampleur et d’une qualité impressionnantes. Deux ans après une présentation de Kieffer, c’est le tour de l’œuvre d’ Anthony Caro, un des sculpteurs majeurs de la seconde partie du XXe siècle. L’ensemble montré ici se concentre sur les trente dernières années de cette production plastique. Toutefois, un travail plus ancien (Emma Push Frame, 1977- 1978) permet de voir l’évolution de la sculpture de Caro, dont le style se modifie radicalement dans les années soixante. De fait, si l’artiste britannique, après des études d’ingénieur et une formation au Royal Art Academy of Arts, devient l’assistant d’ Henry Moore, c’est la rencontre avec le fameux critique d’art américain Clement Greenberg qui va être déterminante. Après un séjour aux Etats-Unis, où il fréquente des peintres et des sculpteurs abstraits (David Smith en particulier), Caro réalise des œuvres en acier qui éliminent toute référence aux objets réels. Construites à partir de simples plans géométriques, assemblés et peints, placés à même le sol, sans socle, ce sont des formes ouvertes, des lignes de force, des vecteurs directionnels. « Emma Push Frame » qu’on peut traduire approximativement par « Emma pousse le cadre », est un titre parfait pour une sculpture dessinée dans l’espace à l’aide de barres métalliques. A la différence de l’esthétique minimaliste qui faisait appel également aux matériaux usinés, Caro rejette toute symétrie ; en introduisant des diagonales, il cherche un équilibre dynamique, tendu. Cette quête de rapport avec l’espace ne l’abandonne jamais, même si progressivement, l’artiste va employer des volumes imposants dans ses travaux. C’est que, à la différence de la forme fermée qui caractérisait la sculpture dans le passé, les réalisations de Caro examinent le plein et le vide, des masses qui se morcellent pour devenir une agglomération de plans, de cavités et de saillies, l’espace entourant et l’espace pénétrant (Moonlight Folly, 1992-1995, une masse ronde creusée qui laisse entrevoir son noyau central, Dreaming, 1993-1997, une archi-sculpture dont une « porte » est une invitation à explorer l’intérieur). Etude de l’espace qui va de pair avec celles de la matière. Caro délaisse le modelage et la fonte au profit de la soudure. Des techniques d’assemblages sont privilégiées, des éléments découpés et soudés par l’artiste, des oeuvres faites à partir d’objets fabriqués ou de déchets industriels, recouvertes des nuances de la rouille et de la patine. Elles réunissent des éléments aussi simples que des tuyaux ou des morceaux de chaudières, des découpages et des pliages de métal anguleux, des morceaux de bois genre poutres et traverses et parfois des blocs de terre cuite. L’expérimentation peut aboutir à des résultats étonnants, comme ses papiers-sculptures, des reliefs faits à partir de feuilles de papiers humides sur lesquels Caro fixe des fragments d’objets. Curieusement, c’est au contact d’un producteur de papier au Japon, M. Ohé, que l’artiste anglais est initié à cette technique particulière. Le parcours de l’exposition s’achève sur une réalisation majeure, une énorme installation Le Jugement dernier (1995-1999). Cet ensemble, composée d’une vingtaine de pièces, chacune placée dans un cadre architectural, est une variation sur un thème qui fait partie de l’iconographie chrétienne. Ce n’est pas le seul exemple d’une interprétation par Caro des thèmes traditionnels ou des œuvres phares de l’histoire de l’art (Duccio Variations n° 2, 1999-2000, une « reprise » abstraite d’une annonciation de l’artiste italien). Toutefois, la taille monumentale, l’aspect narratif, un certain retour à la figuration, laisse le spectateur à la fois impressionné et perplexe. Quoi qu’il en soit, cette œuvre dantesque est une parfaite illustration non seulement de la capacité de Caro à défier la tradition en moderne mais aussi du souffle puissant qui traverse toute sa création. NB Il n’y pas que Bill Viola. Profitez de la proximité de Strasbourg pour admirer au Musée d’Art Moderne la très belle exposition du vidéaste Robert Cahen, Entrevoir (jusqu’au 11 mai)
Commissaire : Ian Barker, historien d’art 56 oeuvres