Peinture humaniste

Art et politique font-ils bon ménage ? L’œuvre de Fougeron repose cette question épineuse.

Heureux sont ceux qui ont le droit d’être exposés à La Piscine. Non seulement, cet espace muséal de Roubaix reste un de plus beaux de France, mais en plus, le maître des lieux, Bruno Gaudichon, en conservateur passionné qu’il est, vit une histoire d’amour avec chacun des artistes qu’il propose au public. André Fougeron ne fait pas exception à cette règle par une quasi-rétrospective, accrochée avec une clarté exemplaire. Et, sans doute, il était important de montrer l’œuvre de cet artiste qu’on voit peu en France (paradoxalement, c’est la Tate londonienne qui possède ses travaux les plus importants). Il faut croire que cette absence est un symptôme de la difficulté de se positionner face à une production plastique où l’idéologie et l’esthétique s’entrecroisent constamment. Dans son introduction au catalogue, Gaudichon évoque justement « ce récit largement illustré [qui] suit […] comme l’a souhaité Fougeron lui-même, les engagements politiques et esthétiques d’une génération dont le rapport aux images aurait été si bousculé par la destruction des icônes de l’humanisme ». Il ajoute : « placer l’humain au cœur de la représentation de ce monde bouleversé restera toujours le fil conducteur de cet acteur et de ce témoin de son temps ». Certes, il est difficile de contester une visée aussi noble. Encore faut-il que la qualité esthétique soit toujours à la hauteur de cette ambition. Toute tentative de s’interroger à ce sujet n’est envisageable qu’à une seule condition : éviter la vision monolithique de l’œuvre. Cette précaution est d’autant plus indispensable quand on connaît le destin de Fougeron et le revirement spectaculaire de sa notoriété artistique. De fait, cet ouvrier métallurgiste qui pratique la peinture en autodidacte devient, dès les années 1940, le champion d’un art soutenu le Parti communiste qui prône la doctrine du réalisme socialiste. Le prestige de la presse communiste d’après-guerre, à laquelle collabore Aragon, pèse dans un débat qui dénigre un formalisme abstrait dénoncé comme une fuite silencieuse face à une réalité sociale environnante et qui soutient une peinture figurative accessible à tous. Cependant, quand on observe certains travaux de cette période (L’enfant au tabouret, 1946, Petite nature morte au fond bleu, 1946), on remarque avant tout les traces d’influences de Matisse et surtout de Picasso. Ce sont davantage les œuvres traitant des scènes au caractère explicitement social qui dégagent une puissance impressionnante. Ainsi, avec Les parisiennes au marché (1947-48), la composition en frise, l’aspect hiératique des personnages créent un effet d’étrangeté qui rappelle la Nouvelle Objectivité. De même, le visage sombre d’un mineur ou les personnages dans des poses un peu gauches, présentés ici avec des études préparatoires remarquables, ne laissent pas le spectateur insensible (Les coqueleux, l’ensemble Le pays des mines, 1950). Si la carrière de Fougeron subit un arrêt brutal en 1953, les raisons de ce changement sont à la fois d’ordre anecdotique et idéologique. On connaît l’histoire : à la mort de Staline, les Lettres Françaises publient à la une son portrait posthume par Picasso. D’une qualité moyenne, esquissée rapidement, l’œuvre choque par la liberté que le peintre a prise face au chef vénérable. Dans une lettre publiée dans l’Humanité, Fougeron désapprouve la manière de faire de son confrère. Ce texte lui sera souvent reproché comme une prise de position antimoderniste, surtout au moment où Aragon modifie sa pensée esthétique. Ce n’est pas une simple coïncidence, qu’au Salon d’Automne de la même année, le poète critique violemment l’œuvre phare monumentale de Fougeron, Civilisation Atlantique, qui traite de l’impérialisme américain. Curieusement, par sa structure « éclatée », cette toile annonce à sa manière certains procédés qui seront employés par la Figuration Narrative. L’artiste continue à défendre les causes des victimes (Triptyque de La honte, 1958, en référence à la guerre d’Algérie), mais sans retrouver sa notoriété antérieure. Comment alors placer Fougeron dans l’histoire de l’art ? Le récit de la modernité a fait son choix, ne concédant au peintre qu’un strapontin dans le panthéon artistique. Cependant, face à ces œuvres, on peut se rappeler la phrase d’Ernest Pignon-Ernest : « je ne fait pas des images politiques, je fais de la politique en images ».

Itzhak Goldberg

Commissaire : Bruno Gaudichon, conservateur en chef 120 œuvres.