Il est probable que Bernadette Tintaud connaisse la belle et poétique définition de l’acte de photographier, proposée par un dictionnaire au début du siècle : dessiner avec la lumière. C’est, de fait, en termes presque similaires qu’elle procède ici. Des personnages ? Chez elle, ce sont plutôt des passants. Le mot, toutefois, doit être pris littéralement, car ils sont toujours en mouvement, en passage, entre deux portes pourra-t-on dire. Et pour cause, car il s’agit justement des reflets que l’artiste capte sur des portes-battantes ou  des panneaux en verre qu’on trouve à l’entrée de quelconque bâtiment public. Mais Tintaud ne s’arrête pas à une reproduction servile, elle introduit des manipulations qui tendent à limiter l’autonomie absolue de l’image mécanique, d’interposer la main humaine entre l’oeil de l’appareil photographique et la réalité. Ainsi, elle travaille à l’éponge sur un premier tirage argentique par blanchiment et virage sur certaines parties de l’image, puis, elle rephotographie et réalise le tirage définitif. Ces travaux, par leur côté surexposé, font penser aux rayogrammes de Man Ray ou aux photogrammes de l’artiste hongrois Maholo-Nagy. Chez ces pionniers de la photographie les images sont obtenues par un procédé photochimique mais sans caméra, par le simple dépôt d’objets opaques ou translucides sur un papier sensible que l’on expose à la lumière puis que l’on développe normalement. Dans ce palimpseste de transparences de Tintaud, dans ces clichés de clichés, les espaces superposés restent insaisissables et les silhouettes évanescentes semblent se dissoudre sur un fond vaporisé. Les corps se transforment en reflets lumineux ou comme l’écrit l’artiste, ils sont “habillés et déshabillés par la lumière”. Autrement dit, la photographe fabrique un théâtre d’ombres chinoises où l’imaginaire se joue de toute précision. Négatif ou positif, l’entre-deux réalisé par l’artiste transforme un lieu banal en un écrin de rêve.