J’ai connu Pierre Schneider sur le tard, il y a une quinzaine d’années. Pourtant, il me semble l’avoir connu depuis bien plus longtemps, probablement parce que son livre irremplaçable, Matisse [1984], m’a accompagné depuis les débuts de ma formation en histoire de l’art. Sans aller jusqu’à dire que je l’ai trimballé partout (il est vraiment trop lourd et Pierre, craignant que les reproductions deviennent de simples vignettes, n’a pas souhaité son édition en poche), je me suis référé sans cesse à cette mine de savoir et d’intelligence et pas seulement sur le maître fauve. On utilise souvent le mot somme pour qualifier les ouvrages de ce type, vu leur ampleur. Cependant, ce terme renvoie à quelque chose de définitif et clos, contre quoi s’insurgeait Pierre. D’emblée, dès le tout premier paragraphe de l’introduction, il avertit son lecteur : « il n’est pas une somme. Il n’en a pas le caractère exhaustif, définitif. On n’y trouvera pas tout sur Matisse ». Je parlerai donc plutôt d’un rhizome, car on a l’impression que cette pensée peut se prolonger dans tous les sens, permettant ainsi à chacun d’y entrer à sa façon. Cette « perméabilité », cette liberté de se déplacer dans le texte sans aucune contrainte, est probablement due à la « méthode » employée ici. Là encore, le terme ne convient pas à la manière dont l’auteur a envisagé sa démarche « qui s’est dégagée chemin faisant et qu’il m’eût été impossible de définir avant d’avoir atteint le but ». Façon peu orthodoxe (mais Pierre était tout sauf orthodoxe) de faire la recherche, mais qui donne au livre une structure organique avec laquelle l’écrivain fait corps. On songe à Matisse qui dit que, « quand il dessine, il est comme l’araignée tissant instinctivement sa toile, veillant seulement à accrocher ses lignes à ce point, à cet autre ». Il se trouve que je dois également à Matisse ma rencontre avec Pierre. Introduit par une amie commune, Jacqueline Munck, qui connaissait mon admiration pour cet ouvrage, je me rappelle encore notre premier échange. Au gré de la conversation, j’ai mentionné toute la difficulté que j’éprouvais chaque fois, dans le cadre de mon enseignement à l’université, quand je devais initier les étudiants à l’œuvre magnifique mais plutôt austère de Barnett Newman. Pierre, qui avait personnellement connu ce géant de l’expressionnisme abstrait, m’a longuement regardé et dit : « Vous allez avoir un vrai problème le jour où cette présentation vous semblera aller de soi ». Cette leçon du refus de la certitude, Pierre l’a pratiquée en permanence. Il suffit, pour le constater, de parcourir les nombreuses contributions sur Matisse, qui sont autant de petites « touches » ayant suivi son livre – la dernière fut pour l’exposition du Centre Pompidou, Paires et Séries [2012], peu de temps avant sa disparition. Toutefois, j’aimerais évoquer la capacité de Pierre Schneider à inventer des formules qui, comme des fulgurances, permettent à donner une clarté lumineuse à ses idées. L’une d’elles me vient immédiatement à l’esprit, celle qui résume le fameux – seul séjour hors de Russie – passage-éclair de Malevitch à Berlin et son retour forcé à ce que deviendra l’URSS. Ainsi, écrit Schneider : « quand Malevitch entreprend son voyage dans l’espace, il n’est question en Europe que de la quatrième dimension : lorsqu’il revient, l’heure est à la Troisième Internationale ». Pour cet hommage, j’ai toutefois choisi un autre artiste et un livre moins connu de Pierre : Marc Chagall. Réalisé pour le Centre Cultural Arte Contemporano [1991], il est repris par Flammarion en 1995. Mon choix est dicté par plusieurs raisons. D’une part, Chagall, comme l’écrit Pierre, « a été adopté par tous, hormis par les historiens d’art ». De fait, selon Schneider, malgré l’amour que voue un large public au peintre juif, malgré (ou à cause de) son succès populaire, l’histoire de l’art ne reconnaît un artiste que s’il a créé ou appartenu à un groupe. Ce défaut s’aggrave encore quand on constate que non seulement Chagall n’a pas eu de « frères » en esthétique, mais qu’en outre il n’a pas eu non plus de descendants. S’érigeant contre l’histoire de l’art conçue comme « une forme de génétique, jugeant l’importance d’un peintre au nombre de ses suiveurs », Pierre se saisit de cette œuvre et tente d’en déchiffrer la particularité. Tâche compliquée, mais dont la difficulté « doit contraindre le commentateur de Chagall à la modestie, non au renoncement ». En d’autres termes, comme il l’écrit magnifiquement : « l’art de Marc Chagall ne s’intègre pas à l’histoire : il l’intègre à lui ».

Mais, sans s’aventurer dans une psychanalyse de café du Commerce, il me semble que si Pierre s’est intéressé à Chagall, c’est à cause de la position difficilement soutenable d’entre-deux dans laquelle se maintient le peintre. Stylistiquement, sans doute ; empruntant aux différentes formes d’avant-garde (surréalisme, fauvisme ou cubisme), il invente un univers particulier où se mêlent l’écriture yiddish et l’art populaire russe, le judaïsme et le christianisme, le rationnel et l’absurde. Humainement, surtout, car pour se mouvoir aussi facilement entre ces différentes cultures, il faut les fréquenter en se déplaçant sans cesse. Situation suspecte, car elle brouille les frontières et rend toute classification incertaine. Ainsi, écrit Pierre Schneider, parlant des historiens d’art et de Chagall, « ils l’ont accueilli, mais, dirait-on à contrecœur, lui accordant moins un permis de résident permanent qu’un visa temporaire. Aux yeux de l’histoire de l’art, Chagall fait figure d’artiste déplacé ». On connaît les débats au sujet des artistes étrangers de l’école de Paris. Nomade, l’artiste le demeure pratiquement toute sa vie. Restons mesuré, toutefois. Ses déplacements sur l’échiquier planétaire ne sont pas toujours imposés par l’Histoire. Il n’en reste pas moins que la liste (Russie, Allemagne, France, Etats-Unis, avec des allers-et-retours et des séjours plus ou moins longs, plus ou moins volontaires) est impressionnante. La tentation est grande de voir le cousinage entre Chagall et son héros tragi-comique qui tente le grand écart – Luft-Mensch, l’homme qui flotte, littéralement “l’homme de l’air”, l’homme sans attaches, injustement accusé d’être sans racines, quand ses racines sont tout simplement aériennes, comme celles de certaines plantes rares. Mais, la tentation est encore plus grande de faire un parallèle entre Chagall et Pierre. Né d’un père polonais et d’une mère allemande, Pierre Schneider a changé souvent de pays et de continents (Belgique, Allemagne, France, Etats-Unis, Mexique…). Lui, qui pouvait disserter aussi bien sur la philosophie que sur l’art contemporain, ses études aux Etats-Unis ayant harmonieusement complété sa connaissance de la culture française, restait néanmoins à l’écart. N’exerçant pas une fonction universitaire malgré les propositions qui lui avaient été faites, travaillant en tant que journaliste tout en publiant des ouvrages importants en histoire de l’art, il était un peu un ovni dans le paysage esthétique français. Il suffit, comme l’écrit le journal auquel il a contribué pendant de longues années, L’Express, de remarquer que sa mort, si discrète, est survenue dans une quasi indifférence scandaleuse. Mais revenons à Chagall et son entre-deux constitutif : celui d’un peintre dans une société juive qui rejette encore le choix du destin artistique. Là encore, Schneider résume en une phrase splendide ce double bind : « dès ses débuts, Chagall se trouve ainsi devant un dilemme apparemment insoluble : peindre exige qu’il rompe avec Vitebsk, mais renoncer à peindre serait se priver de sa raisons de peindre ». Tout au long de ce livre, avec beaucoup de subtilité, Pierre Schneider analyse l’impact de la judaïté qui émerge du réseau d’influences subies et incorporées par Chagall.

Certes, cette approche n’a rien de révolutionnaire. Cependant, face à l’avalanche d’ouvrages de vulgarisation répétitifs qui accompagnent la quantité importante d’expositions consacrées au peintre, l’étude de Schneider tranche encore par ses intuitions et ses connaissances à la fois de Chagall et surtout, plus inattendue, de la culture juive. Inattendue, car dans nos conversations, jamais Pierre n’évoquait sa judaïté. A une exception. Sans raison particulière, vers la fin de sa vie, il m’a parlé de la façon dont sa famille avait fui la France pour l’Espagne et la mort tragique de son grand-père pendant cette fuite – un décès qui l’avait profondément marqué. Je ne saurais dire si ce souvenir a poussé Pierre Schneider à étudier les sources juives de l’œuvre de Chagall. Ce dont je suis certain, en revanche, c’est qu’il fallait une sensibilité particulière pour tisser un lien entre ces images et l’écriture, le verbe hébraïque. De même, qu’il fallait toute la puissance poétique pour décrire les décors pour Introduction au Théâtre juif comme un procédé de « réversibilité et coexistence du haut et du bas […] l’emploi simultané d’échelles de grandeur différentes [qui] cache la Voie lactée dans une collerette, fourre un village dans un boucle de ceinture, fait passer clandestinement des images, des messages secrets infinitésimaux dans une poche de manteau ». Le théâtre : « ce lieu dont l’illusion constitue la réalité, le miracle sera perçu comme merveille, le rêve s’apprivoisera en rêverie ». Un moment de grâce, quand le beau et le juste ne font qu’un. Un moment de grâce qu’on avait souvent en lisant Pierre Schneider. J’aimerais terminer par une anecdote. Ami des peintres, Pierre Schneider croise Bram Van Velde à Montparnasse. L’artiste l’entraîne dans sa chambre où, visiblement, les deux hommes boivent plus d’un verre. Tard dans la nuit, Bram Van Velde, souvent déprimé, se tourne vers Schneider et lui dit : « Pierre, en fait, tout va bien, aussi longtemps qu’une petite voix en vous vous dit : “Ne me trahis pas trop souvent” ». Une leçon de vie qui me revient souvent quand je me souviens de Pierre.

Itzhak Goldberg

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