Félix Vallotton : Le Feu sous la glace, Grand Palais, jusqu’au 20 janvier
Reconnu très tôt grâce à la gravure sur bois, publiée à la fois dans des revues d’avant-garde et dans des journaux populaires, dès 1899, Vallotton va se consacrer uniquement à la peinture. Inconditionnel d’Ingres, mais aussi du Douanier Rousseau, dreyfusard et sympathisant des théories anarchistes mais grand bourgeois par son mariage, observateur impitoyable et âpre de la réalité quotidienne tout en étant capable d’un kitsch qui préfigure Picabia, l’artiste reste inclassable. Compagnon de route des Nabis, groupe symboliste de la fin du siècle, il reste toujours à l’écart de leurs activités communes et mérite entièrement son surnom : le très singulier Vallotton. Cependant, malgré la grande diversité de ses productions, son œuvre, accrochée de façon remarquable, reste parfaitement cohérente. La majorité des sujets qu’il choisit pour ses travaux témoignent d’une véritable aversion pour la société et les hommes, et d’un pessimisme profond. Les couleurs dissonantes et les personnages obscurs produisent une inquiétante étrangeté – l’Unheimlich ce qui est à la fois familier et dissimulé - la violence captée est retenue. Ce sont les scènes intimes qui sont le thème le plus envoûtant chez Vallotton. Ces toiles transfigurent le banal en un théâtre de figures mystérieuses où le spectateur est progressivement saisi d’un sentiment d’irréalité. Ainsi, face à un placard entrouvert, une figure en arrêt nous tourne le dos. A l’expressivité traditionnelle du regard se substitue un sentiment de mystère suggéré par des silhouettes isolées. Ailleurs, ce sont les conflits inhérents à la disparité des sexes, observés avec froideur ou ironie, démontrant l’impossibilité des attaches affectives entre l’homme et la femme.(La Visite, 1899) Mais, avant tout, le peintre est un régisseur qui aménage son plateau minutieusement en évitant tout débordement. Le détail est sacrifié au profit de l’ensemble, le cadre, dépouillé, schématique, est structuré à partir de pans de couleur rectilignes. Les blocs de lumière, les meubles et les accessoires, séparés par des espaces vides, sont simplifiés et traités comme des modules plastiques d’une rectitude géométrique. Les plages de couleur nettement délimitées découpent l’espace de façon arbitraire et forment un assemblage de surfaces opaques, impénétrables. Effet de distanciation décrit par Vallotton : “toute ma vie j’aurai été celui qui de derrière une vitre regarde vivre, mais ne vit pas”. On ne saurait mieux dire.
Itzhak Goldberg