Le titre “Réalités noires” est trompeur. Il évoque immédiatement le Guernica de Picasso, les tableaux expressionnistes de Grosz et de Dix ou d’autres représentations d’une réalité sociale tragique liée aux épisodes sombres du XXème siècle. Si l’image de l’homme et le processus de détérioration de ses rapports au monde reste au centre de l’exposition du musée de Saint-Etienne, tout effet de pathos en est exclu. Inutile d’y chercher un cri de désespoir, une activité révoltée : des individus isolés, enfermés sur eux-mêmes, souvent dans un espace indéterminé ; des figures debout, allongées, mais avant tout des figures assises, dans des attitudes qui illustrent au mieux l’inadéquation du corps à l’espace, le repliement sur soi-même. Chez Gruber, Bacon, Baselitz et d’autres, on trouve des personnages qui semblent exilés de leur propre corps, ou qui perçoivent celui-ci comme un corps étranger. Ces individus dans des positions inconfortables, déséquilibrées, sont condamnés à l’impossibilité d’agir, comme saisis d’un sentiment d’impuissance, de renoncement et d’acceptation d’une fatalité obscure, qu’ils ne cherchent plus ni à comprendre, ni à affronter. On est loin d’un simple hasard. La position assise a une signification précise depuis la Renaissance : la mélancolie. Cette bile noire, dont l’excès, selon les théories de la médecine ancienne, poussait à la tristesse et à l’enfermement, trouve sa plus célèbre allégorie dans l’oeuvre de Dürer et sera un sujet de prédilection pour les romantiques. On retrouve une version moderne de cette figure de style, “Jeune fille à l’intérieur” (1933) de Gruber, à l’entrée de l’exposition. Dans une chambre à géométrie précise, une femme seule, au regard absent, semble glisser de son siège. Le corps en position oblique, la main gauche soutenant la tête, la main droite posée sur la table, les jambes croisées : autant de signes qui renvoient à une situation d’immobilisme, au refus d’une ouverture. D’autres figures, telles celle de Bacon (Tryptique, 1983), se recroquevillent comme pour échapper aux regards et leur offrir moins de prise. Les contraposti et les contorsions multiples traduisent des tensions internes et une angoisse liée à l’impossibilité de communiquer et de sortir de soi. Les autoportraits d’artistes, celui de Baselitz ou celui de Beckmann, présentent des personnages excessivement distants, comme étrangers au monde environnant. Le pessimisme s’inscrit dans les figures humaines (les corps des femmes lourdes et meurtries de Lucian Freud, les nus au bordel de Fautrier, les têtes empilés de Baselitz) mais aussi dans la figuration tout court (les natures mortes de Derain sur fond noir, les paysages organiques et denses de Sutherland, les visions chaotiques de New-York signées Lupertz). Le choix de Bernard Ceysson “des restitutions picturales de la réalité qui manifestent la solitude romantique, tragique” est celui de peintres qui ne s’inscrivent pas dans la lignée triomphale des mouvements de la modernité. Chacun d’entre eux fait le pari de parler de désespoir à travers “un monde qui l’englobe, mais où il se ressent étranger, de passage”.

Itzhak Goldberg

“Réalités Noires”, Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne, 18 décembre-19 mars. Tous les jours, 10-18.