Il était une fois un château. Au fond de la Pologne, non loin de la frontière biélorusse, il est situé à la lisère du village nommé Kozlowska. Ancienne résidence de l’aristocratie polonaise (la famille Bielinski et par la suite la famille Zamoyski), cet édifice, dans un style baroque tardif, est devenu musée d’Etat dès 1944. Pourtant, on aurait tort de ne visiter que les salles majestueuses et leur mobilier d’époque. Cette demeure enferme un pan entier de l’art ou plutôt de l’histoire récente de la Pologne. Dans les années soixante, on dépose à Kozlowka une grande collection de peintures et de sculptures (environ 1500 peintures, sculptures et affiches) de la période du réalisme socialiste, nommé familièrement soc-réalisme (1949-1955). Ce mouvement esthétique, on le sait, n’est pas une invention locale. En 1932, la dissolution des associations artistiques en URSS est le premier pas dans la mise en place de cette doctrine du réalisme socialiste, confirmée en 1934, par le 1er Congrès de l’Union des écrivains soviétiques. Les images officielles de propagande sous le régime stalinien sont définies par leur théoricien patenté Jdanov, comme la traduction du marxisme dans le domaine artistique. L’exportation de cette idéologie vers la Pologne ne se fait pas pour autant immédiatement. Une tolérance relative fait qu’il faut attendre1949 avant que le réalisme socialiste ne devienne la seule option admise en l’art comme en la littérature. Au cœur de cette évolution on trouve Bierut, le président polonais, une pâle copie de Staline. Développant, à l’image de son illustre camarade, le culte de la personnalité, il a droit aux innombrables statues à fière allure dont une se loge à l’entrée du parc du château. Sa présence est tout aussi remarquable dans la peinture, tantôt en chef suprême, qui préside l’Assemblée (Alfons Dlugosz, Le Congrès de l’unité, 1951) tantôt, en toute fausse simplicité, entouré d’ouvriers aux regards admiratifs (Alfred Lenica, Le Jeune Beirut parmi les ouvriers, 1952). Cependant, le sujet omniprésent est le peuple ou plutôt la classe ouvrière. Sur un chantier naval ou dans une usine, en plein effort de construction de nouveaux habitats, ces travailleurs contribuent avec fierté à l’avènement du socialisme. Dans cet immense effort, tout signe de découragement est exclu ; les yeux qui brillent sont tournés déjà vers un futur radieux (Stanislaw Teisseyre, Soldek avec les travailleurs du chantier naval, 1954). Une image emblématique, celle du héros du travail-Piotr Ozanski, futur Mateusz Birkut, le personnage du célèbre film Homme de marbre d’Andrzej Wajda- (Erwin Czerwenka, Portrait de Piotr Ozanski, 1950). Difficile de savoir lesquels parmi les artistes exposés à Kozlowska étaient de véritables partisans de cette formule artistique et lesquels s’adaptent par opportunisme ou par manque de choix. Quoi qu’il en soit, cette nouvelle peinture d’Histoire, transformée en image d’Épinal du bonheur socialiste, se sert d’un code parfaitement accessible à un public non averti. Le souci de lisibilité, la primauté donnée au discours idéologique au didactisme simpliste, réduisent à néant la distance entre l’image artistique et l’affiche politique. Un art de masse, où le spectateur est invité à prendre une part active à la transformation sociale en même temps que s’estompent les frontières entre l’artiste et l’homme du commun. Les visiteurs polonais n’ont visiblement aucune nostalgie envers cette période de leur histoire. Quand ils rient face à ces représentations d’un optimisme imposé, ils rient plutôt jaune. Le visiteur français, lui, devrait peut-être se remémorer certaines images de la période napoléonienne. Les leaders vénérés le savent bien : l’art est une affaire trop sérieuse pour laisser libre cours à l’imagination des artistes.