Cette effigie au sens funéraire est, comme le dit Louis Marin, “l’image, l’artefact, la fiction sous l’espèce de laquelle fait retour le mort présent à nouveau dans sa feinte”1. La vraie force de ce “visage” de la mort vient du caractère “définitif” qu’il confère au portrait le masque mortuaire ne cache ni ne dissimule rien, il est l’empreinte la plus fidèle (nous pourrions dire qu’il “emprunte” les traits de son modèle) Le rapport de contiguïté qu’il entretient avec le visage lui permet de se constituer en icône-indice parfait, le plâtre épousant parfaitement les contours de l’épiderme. Ce masque fascine précisément par son caractère d’empreinte, qui donne l’illusion paradoxale qu’en fixant l’expression au moment de la mort, on a découvert le mystère de la vie. L’idée que le masque mortuaire concentre la quintessence de la vie est souvent exprimée. Les physionomistes du XVIIIème siècle considéraient ainsi que les masques mortuaires sont dignes d’observation au même titre que les visages des vivants. Johann Kaspar Lavater explique que les traits du visage sont plus marqués chez les morts : la mort fixe ce que la vie rend fugitif2. Citons ici une fois de plus Derrida qui affirme : “La condition pour que les traits humains se laissent comme “sculpter” par les traits du dessin, c’est que l’observation les surprenne dans une sorte de paralysie. Celle-ci annonce le cadavre”3. L’image de la mort est d’autant plus forte que les masques mortuaires tendent à une condition d’un stéréotype. Le masque mortuaire, comme l’icône, présente une gamme d’expressions assez réduite. Selon l’iconographe allemand A. Pigler, “Les images de morts sont, en un certain sens, très fortes sur le plan de l’expression mais l’éventail des variations est si infime qu’il est rare de pouvoir en identifier le caractère individuel”4. Mais laissons parler celui qui a choisi comme spécialité ces masques singuliers, Arnulf Rainer, qui évoque ce qui l’a particulièrement inspiré : “le glissement dans l’au-delà de la souffrance, l’attention et l’absence de charge émotionnelle dans l’expression. Aucune grimace, aucune tension psycho-physique, aucun recours au dialogue; pas la moindre ambition de vouloir impressionner, de vouloir caricaturer, aucun maniérisme dans l’exagération, rien de tout cela ici. En échange, une indifférence, comme pour valider la forme, comme s’il s’agissait de quelque chose de définitif. Le visage de l’être souffrant, mort, libéré, à bout de forces, apaisé, absent, décomposé, l’horreur et le délivrance apparaissent ici”5. Art press 1989 Rainer lui même “l’artiste doit être en permanant le destructeur héroique” L’artiste ne doit pas être le destructeur mais le négateur” “je veux provoquer, certes, mais pas celui qui regarde la toile. Ce moi même que je veux provoquer” ” Des gestes à rebours capables de violence. Un rythme d’invention et de révocation. attaquer la mort est utiliser la négation contre la négation. grandes surfaces surchargés sauf une infime partie qui se lie comme une ouverture, une fissure. La mort, sa propre disparition est la préoccupation essentielle de l’artiste. Tous les moyens de créations qu’il développe sont autant des tentatives pour parer à cette menace, cerner de plus pres cette frontière, essayer de “neutraliser” ce passage en l’estimant de manière concrète et sensible. Au sein de cette quête le masque mortuaire prend un caractère doublement emblématique : celui qui combine le secret de tout portrait et celui, plus universel encore, du visage transfiguré de la mort. Ces surfaces habitées par la mort deviennent le point extrême de l’irrepresentabilité.
L’acte profanateur de Rainer n’est consiste uniquement d’arracher ces oeuvres à leur piédestal mais de s’attaquer à la mort comme si elle aurait un secret à lui livrer. L’acte de raturer tente à dissoudre un visage au regard absent, à percer son mystère. Une prétention folle ? Probablement. Crératurer.