Les arts primitifs, rebaptisés pudiquement les arts premiers, fleurissent partout. Signe des temps, ces derniers ne sont plus cantonnés aux musées ethnologiques poussiéreux et se voient exposés dans des centres d’art contemporain et des galeries. Cependant, ce parcours de révalorisation esthétique ne se fait pas tout seul. De fait, deux manifestations récentes juxtaposent des oeuvres de provenance non-occidentale aux créations d’artistes d’Europe ou d’États-Unis. Tout laisse ainsi à penser que ces confrontations, ces partage d’exotismes, restent encore nécessaires afin d’affirmer la véritable valeur artistique des masques, boucliers et autres fétiches. Au Centre Wallonie les regroupements se font sous différentes catégories (La Mort, Le Couple, Matières, Expression…). Le parti pris est risqué, car la pertinence de ces comparaisons demeure parfois contestable. Certes, le personnage de Jean-Michel Basquiat, le plus “primitif” parmi les artistes américains (Versus Medici, 1982), rappelle la sculpture couverte de clous de Bakongo, les yeux écarquillés. Ailleurs, le “graffiti” de Keith Haring (Sans titre, 1983) ressemble étrangement au bouclier Asmat. Au contraire, tout sépare les “stries” sur la splendide pierre rituelle d’Aranda des fentes lacérées dans une toile par Fontana. De même, la “famille” nommée Copies, séries, simulacres, opère un rapprochement dangereux entre la notion de fidélité à l’original, pratiquée par les artistes africains, qui travaillent à partir de modèles déterminés et identifiés par leur culture ou leur religion, et celle de la copie, employée précisément par la modernité comme critique de l’originalité -moteur principal de l’art occidental depuis cinq siècles-(Warhol). Affirmer que l’exposition “ne cherche pas à démontrer ou à mettre en évidence des influences formelles” mais “tend à faire passer des flux, à éveiller des significations” (Michel Baudson) reste approximatif. Si Pourquoi vous faites cette tête-là ? présente, comme Les derniers-les premiers, des oeuvres d’une qualité exceptionnelle, la différence se situe dans leur articulation. Les quelques 150 têtes, qui vont de deux mille avant notre ère (une tête de Valdivia, Equator) à nos jours (Tête aux yeux fermés, Agnés Bracquemond, 2000) ne font l’objet d’aucune classification. Elles sont là simplement comme un rappel de l’importance trans-culturelle et quasiment intemporelle attribuée à cette représentation. Qui plus est, à la différence du visage, toujours construit socialement, la tête, par son aspect anonyme, échappe, au moins partiellement, à l’histoire. Dans ce “faces à faces” qui n’en est pas un, ce ne sont pas les yeux qu’on rencontre mais des orbites vides et inquiétants, traversés par notre regard. Car, admettons-le, ces têtes, où s’absente le visage, font toujours planer l’ombre de la mort. Magnifiquement, comme avec cette pierre volcanique de Stromboli. Misérablement, comme avec cette rangée de crânes posés par terre. (R. E. Gillet, Dînner de têtes-La Cène, 1996). Tragiquement, avec la tête déformée, qui semble crier, de Jean Roulland (Tête, 2000). Symboliquement, avec les vanités de Jean Hélion (Trois Crânes, 1957). Plus particulièrement, avec les oeuvres contemporaines, les visages sans traits, les têtes, les masques, s’approchent les uns des autres dans un lent mouvement de disparition. Bref, la figure humaine s’efface.

Les derniers-les premiers, Centre Wallonie-Bruxelles, 127 rue Saint-Martin, 75004, Paris, tel. 01 53 01 96 96 jusqu’au 8 octobre.