Marc Ronet, Philippe Fontaine, Galerie Univer, Paris 75011, jusqu’au 2 mars.

« Comment peindre un paysage aujourd’hui ? Dans le cas de Marc Ronet, en trouvant la forme graphique et chromatique qui lui semble la mieux susceptible, non pas d’imiter un motif, mais d’en donner à comprendre l’essentiel. Non que le fait soit nouveau. Les paysages de Ronet ne furent jamais ni un long fleuve tranquille ni une carte postale. Malgré l’absence de l’être humain, cette nature n’avait rien de la promesse d’un paradis perdu, d’un monde révolu. De même, chez lui, l’œil cherchait en vain une anecdote ou un site familier. Pas topographique pour un sou, ses sous-bois ou ses forêts étaient – comment dire ? – contrariés. On sentait confusément que ce que l’on voyait n’était que le dessus de l’iceberg, que cette représentation de la nature ne constituait qu’une strate qui en cachait d’autres. C’est ainsi que les représentations de la nature sont souvent accompagnées de dispositifs d’ordre matériel qui empêchent toute possibilité de projection au spectateur dans ces lieux tenus à l’écart d’une vision pastorale, qui troublent toute tentation d’une vision rassurante, d’un cliché qui avait fait ses preuves. Diptyques irréguliers et assemblés som- mairement, aux « coutures » apparentes, toiles de format plus haut que large, bâtons fixés sur le support et qui dépassent parfois le cadre… Cet ensemble d’éléments perturbateurs heurte le regard, l’oblige à constater que l’artiste cherche à mettre en scène non seulement l’image à laquelle il ne renonce jamais mais aussi les composants qui participent à sa réalisation. Pour lui, être peintre c’est accepter de manipuler couleurs, pigments, liants, c’est être le fabricant de ces surfaces épaisses et colorées. « C’est la matière picturale qui va faire exister le sujet », écrit-il et il ajoute « l’objet est resté pré- sent ». Paysages figuratifs que ceux de Marc Ronet ? Plus précisément, paysages ancrés dans la réalité mais peints par un homme qui n’est pas aveuglé par les mirages de l’imitation. Peut- être sait-il que tenter de reproduire un paysage, ce lieu commun touristique, c’est être condamné à l’échec ou, pire encore au kitsch.

Chez Philippe Fontaine l’objet disparaît définitivement. Avec lui, Il suffit d’un rien. Il suffit de caresser la couleur pour qu’elle dégage une vibration de sensualité discrète. Il suffit de tracer des stries qui, entre tension et fluidité, sillonnent ou creusent les surfaces. Il suffit d’une luminosité à peine perceptible qui surgisse des fonds mats pour que les plages noires, proches du monochrome, perdent de leur certitude. Il suffit de privilégier les transparences pour que les œuvres irradient et s’animent. Malgré l’importante quantité de traits ou de signes qui flottent sur ces feuilles de papier, pas de saturation ni de carambolage. Les connexions, les liaisons, se perdent et réapparaissent sans cesse mais ce qui pouvait être dispersion se révèle densité légère et mouvante. Des signes ? Plutôt une fausse écriture ou des idéogrammes improvisés, qui séduisent sans se laisser déchiffrer, qui plongent le spectateur entre plaisir et frustration, face à un secret dont il ne capte que le murmure. Des signes qui s’élèvent ou s’étirent, ne nous informent de rien, sinon de leur existence, de leur délicatesse, de leur vulnérabilité. « C’est en somme une écriture dont il ne resterait que le penchement, la cursivité, cela tombe, cela pleut finement, cela se couche comme des herbes », remarque Roland Barthes au sujet de Cy Twombly.

Une série, les travaux de Philippe Fontaine ? On pourrait le croire tant ces images partagent un caractère semblable et portent une sorte de signature picturale de leur créateur. Toutefois, si la série semble contester à chaque toile la possibilité d’exprimer un sentiment particulier et personnel, les œuvres ici gardent une expression propre et individualisée, comme si le même n’arrivait jamais que différent. Peu bavard, le peintre semble chercher cette « révélation » en affirmant : « Usant de mes pinceaux sans bouleversement ni chaos, je poursuis mon chemin et me dit qu’en cela la nouveauté pourrait être en chaque œuvre ». Interrogé, il préfère le terme de suite, car pour lui la série a un début et une fin et frôle la narration. Quoi qu’il en soit, il faut chercher loin pour trouver les mots adéquats face aux travaux de Fontaine. Pour les décrire avec justesse, il faut se passer des figures de rhétorique galvaudées, de termes aussi vagues qu’invisible et indicible, et demeurer d’une économie extrême. Pas très étonnant, car ses dessins et ses huiles semblent former un jardin clos, un univers silencieux, d’où rien ne s’échappe. L’artiste ne nous facilite pas la tâche en ne titrant pas ses travaux. Les œuvres s’expriment par la seule plénitude de leurs vertus plastiques, laissant ainsi toute latitude à l’imagination et au désir du spectateur. Mais, peut-être, il faut se résigner « qu’il n’y a rien ici à révéler, nul secret à éventrer, sinon celui, diffus, partagé, qui fait les œuvres plastiques que l’on n’oublie pas ; quelques-chose sans nom, dont l’effet tient autant à l’ellipse qu’à la minutie du trait qui l’approche » (Fabrice Gabriel).

Alors, une paire, ces deux artistes exposés côte à côté ? Ça serait peu dire que leurs styles et leurs sujets diffèrent. Ils ont cependant une chose en commun : l’amour inébranlable de la peinture.

Itzhak Goldberg