Depuis quelques décennies, concentrer l’effort artistique sur les bords de l’oeuvre n’a rien d’une position “bancale”. Déjà Mondrian, dans les années trente, bouleverse les règles de la composition quand il rejette sur les côtés de la toile des rectangles peints en couleurs primaires, souvent ouverts sur l’extérieur, laissant un centre gris et “vide”. Révolte de la périphérie, décloisonnement des limites consacrées de l’oeuvre. En 1963, Ellworth Kelly retient la leçon du peintre hollandais avec Rouge, jaune et bleu. Des structures géométriques très simples, à angles droits, qui recouvrent toute la surface de la toile et qui pourraient se poursuivre sur les côtés à l’infini. A travers des séries, Frank Stella fait appel aux configurations rectilignes et systématiques et construit un réseau uniforme et statique. Refus de toute tension mais également refus de toute hiérarchie d’une zone picturale sur une autre. Sam Francis, de son côté, laisse seulement sur les bords étroits des ruissellements de peinture. (From my Angels, 1969). La problématique formelle de cette génération de créateurs américains trouve son répondant en Europe. La répartition égale des éléments d’une composition sur un support architectural (Buren), le choix de ne peindre pratiquement que les bords du tableau (Martin Barré), la négation du cadre, sont des stratégies différentes d’une recherche commune : dévier le parcours traditionnel du regard attiré par le centre, faire découvrir à l’oeil la morphologie de l’oeuvre entière et le rapport qu’elle entretient avec son dehors.

Les bords de l’oeuvre, 13 avril-18 juin, Musée Matisse, Nice.