La peinture de Segui est une peinture qui marche. Des hommes au chapeau de feutre mou et à la moustache fine, cravatés, costumés avec une élégance surannée, parcourent sans répit des surfaces multicolores. Souvent de profil, le buste droit et immobile, les jambes démesurément écartées, ils traversent une rue, un carrefour ou arpentent les allées d’un parc. Ces déambulations frénétiques, ces trajets qui sillonnent la toile et qui ne mènent nulle part construisent un réseau dense, inextricable, à la mesure de l’illisibilité de ce que l’artiste nomme “texture urbaine”. Structurée par des plans qui se chevauchent, traversée par des zones colorées et transparentes, l’oeuvre, à l’instar du collage, juxtapose des espaces incohérents, des scènes contradictoires et simultanées, donnant l’image d’une ville où toute logique d’ensemble a disparu. Au milieu de cette fragmentation chaotique, de petites figures, prises dans le tourbillon de scènes multiples, sont dispersées dans toutes les zones du tableau. En réalité, il s’agit fréquemment du même personnage, le senior Gustave, le “concierge paranoïaque” de la cité. Ici, il éclipse un gratte-ciel, rapetissé à l’échelle humaine. Là, il surgit derrière une étrange bâtisse, sorte de cabine de plage ou de hutte de bois. Ailleurs encore, il lorgne les femmes bien en chair qui se promènent dans un square. Le regard soupçonneux, l’oeil noir, l’homme épie le monde entier. Témoin de tous les récits et faits divers accumulés dans le tableau, Gustave, pas fou, ne nous raconte rien. A vous de faire l’histoire, est le titre d’une des oeuvres de Segui.
Le piéton de l'air
peinture urbaine
Exposition — Antonio Segui, Istres, Centre d'Art Contemporain, Marseille, Espace Ecureuil, jusqu'au 27 décembre