L’image prise au mot.

Quand Dubuffet tisse le visible et le dicible, il invente de nouvelles combinaisons entre l’écriture et la matière de l’œuvre.

La prolifération d’écrits dans les différents médias (peinture mais surtout photographie, vidéo, installations et cinéma) fait oublier que le mot n’était jamais absent de l’univers imagier. Certes, dans le passé, la peinture a toujours réussi à absorber le texte, à le transmuter. L’exclusion $d’un quelconque signe verbal explicite du champ iconique était la règle stricte de l’abstraction, qui expulsait de son sein tout composant suspecté d’entraver sa quête de la prétendue pureté absolue. Le fameux nom de baptême Sans titre indiquait clairement la volonté de silence, le refus de l’$inadéquat, $du $superflu, d’une médiation langagière intrusive. Les choses seront bien différentes chez Dubuffet, dont la Fondation met en scène les scriptions, jargons, gribouillis. Autrement dit, toute trace écrite dans une œuvre dont déjà les titres évocateurs sont $les expressions condensées d’une poésie personnelle et universelle. Comme souvent, l’exposition organisée dans cet endroit historique, qui fut le lieu de naissance de l’art brut avant de devenir un lieu de recherche consacré $à Dubuffet, est le fruit d’un travail minutieux. De fait, il n’est pas facile de choisir parmi plus de 10,000 travaux répertoriés, de $milliers de pages écrites de ce polymorphe et boulimique artiste. Tâche d’autant plus rude que Dubuffet joue sans cesse avec les mots et « invente » des jargons et de nouvelles langues. Ainsi, fasciné par un dialecte algérien (il rêve de « peindre en arabe) il le transpose phonétiquement en français et le glisse dans ses travaux, faisant appel à l’humour ou $à l’ironie grinçante. De même, il abolit la distinction entre le signe et la lettre ; le contour d’un corps se délie et devient une ligne qui serpente et forme un alphabet absurde ou des amalgames $évasifs. Plus important, chez le peintre le mot ne reste pas uniquement sur la surface de la toile. S’inspirant des graffitis, ces inscriptions à même la chair de la ville, il traite le support comme des murs et crée des images $en relief, $brossées, $griffées ou $rayées, (Nappe de deuil, 1952). Enfin, avec l’Hourloupe, Dubuffet construit un réseau $de lignes bariolées $en rouge, $en bleu ou $cernées $de noir. Le réseau, en effet, dépasse la notion $de signe isolé, indépendant ; la composition à partir des “noeuds” irréguliers, inachevés, entrelacés, qui se chevauchent et s’entrecroisent, aboutit à un “tissu des incertitudes” où les connexions, les liaisons, se perdent et reparaissent sans cesse et où l’autorité du regard cède la place au tâtonnement de l’oeil. Partout, à travers l’exposition, l’image et le mot font corps. Mais, on le savait déjà. Dubuffet manie aussi facilement la plume que le pinceau. Itzhak Goldberg

Dubuffet scriptions, jargons, gribouillis, Fondation Dubuffet, 137 rue de Sèvres, Paris 75006, tél O1 47 34 12 63, www.dubuffetfondation.com, jusqu’ au 12 juillet. Du lundi au vendredi de 14h à 18h, ouvertures exceptionnelles : les samedis 8, 15 et 22 juin
de 14h à 18h.

Commissariat : Sophie Webel, directrice de $la Fondation Dubuffet.