Le papier glacé des catalogues opacifie et pétrifie les images de Matta. Il n’y a que la rencontre directe avec chacune de ses toiles ou, mieux encore, la possibilité de se trouver parmi elles, qui permet de se perdre dans cette architecture de transparences, de s’égarer parmi des fragments lactés qui ignorent les lois de la gravitation. Paysages sans limites, qui résistent à la possibilité d’être parcouru par le regard et où le spectateur sera progressivement immergé. Dans cet univers aquatique, chaque oeuvre traite à sa façon les problèmes des formes et des couleurs, le rapport entre la figure et le fond, entre le couvert et le dévoilé. A écouter l’artiste, il s’agit d’un combat sisyphéen, car “nous ne possédons pas les premières images qui permettraient de représenter le désordre qui existe dans l’énergie humaine lorsqu’il s’agit de voir clair dans le domaine de l’envie, de la vengeance, des préjugés, de l’antipathie… de l’amour et de l’amitié”. La quête de ces images impossibles résume le projet créatif de Matta, à la fois merveilleux et utopique, merveilleux car utopique. Une visée grandiose, démesurée, à l’image d’un homme au trajet étonnant et qui ne fait jamais les choses à moitié. Ainsi, ce Chilien, architecte de formation, débarque à 21 ans à Paris, et trouve son premier emploi chez l’apôtre de la pensée rationnelle, Le Corbusier. Deux ans à peine plus tard, encouragé par Breton, il s’oriente vers une pratique fondée uniquement sur l’imaginaire : le surréalisme. A partir des dessins exécutés à l’aide des procédés automatiques, il développe une peinture à base des préparations fluides, une succession de couches translucides de couleur étalées avec un chiffon. Avec la série Morphologies psychologiques, des formes labiles, délestées de leur poids et aux couleurs vives, s’enchevêtrent et se déplacent au milieu de lueurs électriques, de clartés atmosphériques et d’obscurités sous-marines. Dans un monde labyrinthique et extensible, la perspective perd sa raison d’être, le lointain et le proche se télescopent. Face à ces images de l’envolée, à la croisée de l’imaginaire et du réel, l’œil a tout loisir de “s’évader dans l’absolu de la nature” (Miro). Faisant partie de la seconde génération des surréalistes, Matta choisit deux pères spirituels forts différents : Duchamp et Tanguy. Du premier, il hérite des personnages-robots, machines célibataires aux activités érotiques, du second la fascination d’espace vertigineux. Mais, cet élève surdoué se transforme rapidement en maître ou plutôt en “passeur”. Lorsque la guerre éclate, Matta, ensemble avec Tanguy, s’embarque pour les États-Unis et exerce une influence réelle sur le nouveau développement de la peinture américaine. A la jeune génération new-yorkaise-Gorky, Rothko, Pollock, Baziotes-l’artiste montre la voie d’un automatisme gestuel, la liberté du champ spatial, l’impact visuel des grands formats. Tous, ils partagent également un univers pictural peuplé de mythes et d’archétypes primitifs, symboles des peurs et des motivations premières de l’homme Vertige d’Éros, 1944. Cependant, en reprenant partiellement la figuration, en n’adhérant pas à l’esthétique de la surface plane chère aux diktats de la modernité, Matta se trouve dans une position isolée face au triomphe de l’expressionnisme abstrait. En 1948 il quitte New York pour l’Europe et continue une oeuvre où des totems anthropomorphiques cohabitent avec des machines volantes et le biomorphisme est associé aux formes géométriques. Conjuguant la précision d’un ingénieur d’inutilité publique à la performance d’un jongleur des vides, Matta nous fait pénétrer dans une sorte de galaxie limpide, dédale poétique à mi-chemin entre une mécanique de haute précision et les dérèglements organiques de la nature. Hantées par un étrange personnage, le Vitreur ou le Grand Transparent, -hommage à Duchamp-, ces toiles monumentales évoquent tantôt la physique moderne et ses énigmes tantôt une bande dessinée mettant en scène l’odyssée de l’espace. Cependant, même si la production plastique de Matta semble attirée par une échappée cosmique, l’homme, lui, garde les pieds sur terre. Artiste engagé, il réagit avec fermeté aux injustices (Les Roses sont belles, 1952, inspiré par procès des époux Rosenberg aux États-Unis) et prend part ouvertement contre la torture en Algérie (La Question, Djamila, 1958) comme contre le coup d’état de Pinochet. Tout laisse à penser que chez Matta l’esthétique n’était jamais loin de l’éthique.
L'architecte de l'aléatoire
surréalisme et peinture