La Fondation Beyeler est généreuse. Pour le prix d’une seule exposition, elle en offre deux. Ainsi, alléchant et ambitieux, le titre qui s’affiche à l’entrée est Expressif !. Mais, bizarrement, une fois la porte de la fondation franchie, ce terme générique disparaît, remplacé simplement par celui de l’Expressionnisme. Plus qu’un détail, le glissement linguistique reflète parfaitement l’ambiguïté de cette importante manifestation, rassemblant plus de deux cents oeuvres. Tout laisse à penser que les organisateurs n’ont jamais tranché quel était leur véritable enjeu. Le projet, en effet, souffre de l’absence de réflexion théorique qui chercherait justement à définir le vaste (trop vaste ?) concept d’expressif. Certes, le visiteur peut se réjouir de la bonne qualité des toiles présentées. Il peut se laisser guider par le trajet qui, conçu à la manière d’un manuel traditionnel et richement décoré, suit le parcours du mouvement expressionniste. Comme il se doit, l’ensemble est placé sous le signe d’un respectable ancêtre, El Greco, dont l’importance se justifie par une citation de l’historien canonique de l’art allemand, Julius Meier-Graefe. Puis, surgissent les pères consacrés de ce mouvement, Munch, Van Gogh, Ensor et, plus discutable, Gauguin. On s’étonne d’ailleurs que, malgré la splendide collection de sculptures primitives que possède la fondation, aucune n’a eu droit de cité comme source essentielle de l’expressionnisme. A partir de là, différents groupes affiliés à la tendance expressionniste, défilent. Ainsi, bruts de décoffrage, les tableaux de Die Brücke, ce rassemblement mythique des jeunes artistes allemands, qui ont pour thème principal l’homme et le processus de détérioration de ses rapports au monde extérieur. Ailleurs, c’est le versant qui tend vers l’abstraction, celui de Blaue Reiter, avec comme vedettes incontestées Kandinsky, illustré par une impressionnante oeuvre non figurative (L’Arc Bleu, 1917) et Franz Marc, pour qui l’univers animalier se transforme en arabesques multicolores. Par la suite, on croise Nolde, cette figure isolée dans le paysage artistique allemand, dont les toiles apportent une vitalité sauvage et brutale. Enfin, les inévitables représentants de l’Autriche, Schiele et Kokoschka, complètent un panorama que l’on peut nommer Expressionnisme classique. Mais loin de s’arrêter là, l’exposition, comme l’affirme l’introduction du catalogue, vise à dépasser le contexte historique qui correspond aux années d’avant-guerre et à cerner ce “thème fondamental du XXe siècle”. C’est là aussi où l’absence d’une définition de l’Expressionnisme ou d’articulation plus précise entre ce dernier et l’expressif devient problématique. Certes, il est vrai qu’à ses débuts le terme d’expressionnisme était employé pour l’ensemble de la création moderne de type avant-garde. C’est ainsi que les critiques allemands nomment les fauves les “expressionnistes français”. Néanmoins, ces définitions ont évoluées et que l’on peut distinguer clairement une thématique fort différente, bien moins préoccupée par un aspect social, chez Matisse, Derain ou Van-Dongen. De même, le fait d’exposer aux côtés des participants du Blaue Reiter n’implique pas nécessairement de participer au mouvement expressionniste. On reste perplexe face aux oeuvres de Feininger ou Delaunay, des prismes cubistes qui font éclater la lumière. Rapidement, le champ s’élargit et on trouve réunit sous l’appellation commode-Expressionnisme tardif-, “réalisme”, Nouvelle objectivité, surréalisme ou même Klee. La période d’après la seconde guerre mondiale, sous-titrée Existence et Expression, propose à son tour Dubuffet, Bacon, de Kooning, Warhol(?) On y retrouve aussi Picasso, l’enfant chéri de Beyeler, qui revient comme un leitmotiv tout au long de l’exposition. La période contemporaine, moins riche, offre cependant le dernier chapitre en date du mouvement expressionniste : celui de néo-fauves allemands (Baselitz, Lüperz…). Qui plus est, elle s’achève sur une formidable installation vidéo de Bruce Nauman (Ride Spinning, 1992), des têtes détachées, virevoltantes et dont le hurlement bouleversant hante longtemps le spectateur. Ce lointain écho du fameux Cri de Munch, l’oeuvre clé de l’expressionnisme, qui, dans sa version gravée ouvre pratiquement le parcours, signe définitivement le véritable thème de l’exposition.
Expression Belleyer
Expressionnisme du XXe siècle
Exposition — Expressif !, Fondation Beyeler, Baselstrasse 77, Riehnen/Bâle, Suisse, jusqu'au 10 août