Ironie du sort ou logique implacable de l’Histoire, il aura fallu attendre que Leningrad redevînt Saint-Pétersbourg pour qu’on puisse avoir, dans l’ancienne capitale des Ducs de Bourgogne, un aperçu des collections de Catherine II. L’envoi de l’Ermitage, une quarantaine de tableaux hollandais et flamands du Siècle d’Or, n’est qu’une infime partie du butin de la tsarine. Ce sont en effet quelques 3500 toiles, fruits d’une très ambitieuse politique d’achat, qui constituent le fond du plus vieux musée de la Russie. La lecture du catalogue, un outil d’une précision remarquable, permet de suivre ces prodigieuses “emplettes” dans toute l’Europe occidentale. La liste est impressionnante, jugeons plutôt : 1764, la collection du marchand berlinois Gotzkowsky est soufflée à Frédéric II de Prusse, 1769, la collection du comte de Brühl de Dresde suit à son tour, 1772, Diderot, devenu conseiller de l’impératrice, négocie l’achat de la collection de Louis-Antoine Crozat et d’une partie de celle du duc de Choiseul, 1781, la collection de Sir Robert Walpole, l’ancien premier ministre britannique, vient enrichir les précédentes. Et nous sommes loin du compte. La disposition des salles de l’exposition suit la chronologie des acquisitions. Le goût personnel de l’impératrice, les informations de ses ambassadeurs et de ses conseillers artistiques à l’étranger, une série d’opportunités enfin, conduisent Catherine II à privilégier dans sa stratégie d’achat les écoles flamandes et hollandaises du XVIIème siècle. Le parti-pris délibérément historique du conservateur nous permet d’avoir un panorama complet de la collection, qui fait voisiner chefs d’œuvre et toiles moins connues : auprès des superbes portraits de Frans Hals et de van Dyck, une nature morte plutôt conventionnelle d’Adriaen van Utrecht… Les toiles sont accrochées sur un fond de tissu vert, rappel du décor de l’Ermitage. L’ensemble offre le reflet cohérent d’une peinture dont la nouveauté se traduit par l’importance accordée à ce qu’on a nommé, non sans mépris, les genres mineurs : la nature morte, la scène de genre, le paysage. Ainsi, traité par Pieter de Hooch, contemporain de Vermeer, l’univers familier de la vie quotidienne devient figé et énigmatique. Un paysage marin de Willem van de Velde, où des barques légères s’éloignent à l’horizon, est comme la silencieuse célébration de l’atmosphère d’une mer calme. Emmanuel de Witte recompose l’intérieur d’un temple protestant comme “un espace rythmé de brusques contrastes d’ombre et de lumière”. Rubens est représenté par quatre esquisses préparatoires. L’une d’elles, L’entrevue de Henri IV et de Marie de Médicis à Lyon révèle, par sa spontanéité de virtuose, toute la modernité du maître anverois, modernité qui prend de la lourdeur dans les “machines d’atelier” présentes au Louvre. La taille (humaine) de l’exposition nous permet de suivre plaisamment le conseil de Catherine II, rédigé à l’usage des personnes admises à l’Ermitage : “Asseyez-vous ; restez debout ; faites ce que bon vous semblera sans faire attention à personne”.

L’Age d’or flamand et hollandais, Collection de Catherine II, Musée des Beaux-Arts de Dijon, 20 juin au 27 septembre.