- Robert Delaunay exécute, sur un fond d’un paysage abstrait, un autoportrait haut en couleurs, essentiellement rouge et vert. Dans cette vision frontale, le visage, d’une taille importante, à expression déterminée, est mis en évidence par l’aspect inachevé du buste. Mais, cette représentation de soi, en cache une autre, plus symbolique. De fait, la particularité de ce tableau, est d’être peint recto-verso. A l’autoportrait du côté face (?) répond ainsi au verso un autre paysage, néo-impressionniste. Rien d’étonnant, a priori, car on connaît de nombreux artistes qui ont eu recours à cet emploi économique de la toile. Cependant, le paysage réalisé par Delaunay présente un aspect original. Dans sa partie supérieure, sur un ciel flamboyant, on découvre un cercle ou une sphère, plus proche de cercle chromatique que du soleil aveuglant de midi. Cette forme étrange est comme une irruption soudaine et unique dans l’oeuvre contemporaine de l’artiste. Il faudra attendre quelques années pour que le peintre en fasse une autre, totalement autonome et d’une géométrie plus régulière. Ce n’est qu’en 1913 que Le Disque, considéré comme le premier tableau abstrait de Delaunay, fait son apparition. Tout laisse pourtant à croire que le tableau de 1906, une intuition précoce ou un signe précurseur, annonce déjà le parcours futur du peintre. L’autoportrait, éclipsé, cédera ainsi la place à ce qui semblait être sa face “cachée”. Désormais, pour trouver les “traits” de Delaunay, c’est à sa peinture qu’il faudra s’adresser. En réalité, l’évolution esthétique de l’artiste se déroule d’une manière moins fulgurante. Se distanciant du néo-impressionnisme Delaunay tourne vers le cubisme et s’engage dans un processus de désintégration de la forme. Avec sa première série, les Saint-Séverin, (1909-1910) la lumière incurve les lignes des piliers et brise celles de la voûte et du sol. L’intérieur de l’église gothique chavire, le nef se transforme en un bateau ivre, en un jeu des courbes et angles, qui préfigure les espaces labyrinthiques d’un Docteur Caligari. De fait,l’influence importante de Delaunay sur l’expressionnisme allemand est connue. La correspondance qu’il entretient avec Marc, Kandinsky ou Klee, sa participation à l’exposition du Blaue Reiter à Munich, l’article sur ses principes de composition publié dans l’Almanach édité par ce groupe en font de lui un des acteurs incontournables de l’avant-garde international. Dans sa pratique, l’artiste français adapte définitivement la technique sérielle. On retrouve ici l’héritage impressionniste, surtout celui de Monet, avec qui la série devient un travail d’investigation, une recherche formelle approfondie. Delaunay, cependant, s’investit totalement dans la vie moderne, dans ce qu’Apollinaire appelle “l’esprit nouveau”, et sa thématique - la conquête de l’air, les hommes et les machines qui en sont les acteurs, Hommage à Blériot, le sport, L’équipe de Cardiff, et surtout la Tour qui cristallise les bouleversements à l’intérieur du tissu urbain- reflète ce choix. De fait, presque arrachée à la pesanteur, s’élançant vers les nuages, elle est proche des sujets aériens qui fascinent Delaunay. (voirDirigeable et la Tour). La structure géométrique de la Tour et sa transparence en font un prisme géant, traduit par le peintre à l’aide couches de couleurs translucides. Ce triangle élégant devient un empilement de lignes brisées et de formes désarticulées, distribuées sur la surface de la toile. La silhouette de la Tour se maintient encore dans la prochaine série, celle des Fenêtres. Nous sommes placés ici face à une fenêtre, par laquelle on aperçoit, voilée ou brouillée par des reflets, sa silhouette de plus en plus estompée. Par sa valeur indicielle, dont la singularité assure sa force mimétique, la Tour permet à Delaunay d’expérimenter un traitement abstrait tout en gardant un “ancrage” dans la réalité. Le peintre, ayant étudié le pouvoir dynamique des couleurs à travers la théorie de Chevreul, introduit ici des vibrations d’intensité variable. Pour lui, les couleurs sont mobiles et la forme n’est rien d’autre que la surface colorée, qu’il refuse d’enfermer dans un contour. “La ligne”, déclare Delaunay, “c’est la limite”. Ainsi emploi-t-il dans ses tableaux une variété très importante de couleurs qui créent des contrastes simultanés, seuls susceptibles de produire un aspect dynamique. Les diagonales qui parcourent les toiles donnent une orientation oblique aux facettes de couleur qui les composent. Le mouvement devient glissement grâce à la finesse de la pâte colorée et à l’utilisation d’une technique parfois proche de l’aquarelle. Cette transparence qui caractérise l’oeuvre de Delaunay s’accorde avec son intérêt pour la perception simultanée d’objets proches et éloignés dans le tableau. Comme l’affirme le peintre, sa vision de l’espace n’est pas statique. La pâle figure de la Tour, les pans de rideaux, les surfaces de couleur créent un espace irrationnel où la transformation des plans opaques en plans transparents dissout l’unité spatiale. Les rayons de lumière qui balaient le tableau décomposent la matière et en font éclater les limites comme si le mouvement se prolongeait au-delà du cadre. A partir de là, c’est le dynamisme chromatique qui devient le vrai sujet de Delaunay. “Vers 1912-1913, j’eus l’idée d’une peinture qui ne tiendrait techniquement que de la couleur…mais se développant dans le temps et se percevant simultanément, d’un seul coup”, écrit-il. C’est en1912 aussi qu’il réalise ses structures en forme de cercles ou de disques dont il fera l’objet de son étude et qui marqueront son orientation vers l’abstraction. (Formes Circulaires, Le Disque) La répartition des couleurs spectrales, étalées par bandes ou par secteurs, engendre un mouvement rotatif, à la fois infini et limité sur lui même. Apollinaire, qui a baptisé ce qu’il considère comme une version poétique du cubisme d’orphisme, affirme que les oeuvres de Delaunay sont “la première manifestation de l’art inobjectif en France”. Mais, si l’on peut considérer Delaunay parmi les pionniers de la non-figuration, c’est son refus de considérer cette forme de représentation comme exclusive qui fait la richesse de ses oeuvres. Ainsi, souvent ses tableaux retiennent quelques fragments des objets identifiables aux côtés des éléments sans aucun référent dans la réalité. De même, les doubles titres qu’il donne à ses oeuvres indiquent clairement la volonté de proposer d’une double lecture au spectateur. (Formes circulaires, Soleil et Lune, 1913). Cette qualité “antidescriptive” de sa peinture, comme la définit Delaunay, lui permet d’alterner des tableaux qui privilégient soit la couleur soit le contenu semi-figuratif. A partir des années trente, l’artiste, qui adhère au groupe Abstraction-Création, (1932) privilégie l’aspect abstrait de son oeuvre. Viennent alors les dernières séries : Rythmes, Joie de Vivre, Rythmes sans fin où les formes circulaires organisées en spirales sont d’une précision géométrique. Cette démarche, qui accentue l’autonomie de la représentation, sera mise par la suite au service de l’architecture. Aidé de Sonia et d’autres peintres, Delaunay exécute le décor des pavillons de l’Aéronautique et des Chemins de fer pour l’Exposition internationale de 1937-peinture monumentale et collective. Ainsi, quatre ans avant sa mort, l’artiste réalise pleinement son credo artistique : “Pour vraiment créer des expressions nouvelles, il faut des moyens entièrement nouveaux”. Itzhak Goldberg
Robert Delaunay : l'autoportrait recto-verso
peinture abstraite et dynamisme chromatique