Je ne connais pas Daniel Frank. Ou plutôt si. Je pense que je le reconnaîtrai immédiatement dans une rue, dans une gare, assis isolé dans un café ou dans un wagon-restaurant mal éclairés. Ses toiles, dont la facture lisse et les effets de cadrage évoquent la photographie, n’ont qu’un seul sujet : un visage qu’on présume le sien. Les autres figures, de dos ou de profil, ne sont que des figurants ou, au mieux, les seconds rôles d’une séquence inachevée, d’un arrêt sur une image vide de toute narration. Au fond, vus par une fenêtre de train ou de car, des paysage obscurs, brouillés, défilent. Démesurément agrandi par l’effet de zoom, comme décollé de la surface du tableau, l’artiste occupe la quasi totalité du premier plan. Malgré sa proximité, il semble absent, inaccessible. Le regard introverti, halluciné, les cheveux ébouriffés, Daniel Frank refuse tout dialogue, ne voit personne, il est de passage. Je l’observe. Et soudain, l’inquiétude me saisit. Y-aurait-il plusieurs Daniel, plusieurs Frank ? Ces autoportraits ne se ressemblent pas. Les contours imprécis et tremblants, comme tracés à la hâte, à mi-chemin entre immobilité et fébrilité, sont flous. “Est-ce lui, tous ces visages ? Sont-ce d’autres ? De quels fonds venus” ? Peut-être, comme l’écrit encore Michaux, “menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages”. A l’occasion, Daniel, à l’occasion, Frank, passez me voir, montrez-moi votre face.

Godberg Itzhak