Huiles, dessins, estampes et collages à Nantes, gouaches à Morlaix, l’oeuvre de Camille Bryen (1907-1977), secrète et poignante à la fois, montre enfin toutes ses facettes. Difficilement classable, associée tour à tour au surréalisme, au tachisme, à l’informel ou encore à l’abstraction lyrique, Bryen semble se tenir en marge des grands courants, ” visiter se tenant sur le seuil” (Argan). Dans une volonté de désintégrer le langage convenu, ses premiers travaux, dessins automatiques et collages, peuplés de corps qui défient l’anatomie, sont comme des prolongements naturels d’une poésie qui échappe à une logique syntaxique. Abordant la peinture après la guerre, l’artiste refuse toute expression figurative, et pratique non l’Abstraction mais des abstractions. Ses premières toiles, un entrelac de traces et de taches, traduisent une gestualité libre, évitent tout recours à des figures stables. On retrouve les mêmes structures souples avec les oeuvres à tendance géométrique qui suivront. Composées à partir des “carrés magiques”, animées par un “driping” discret de gouttelettes colorées, ce sont des mosaïque ludiques ou des échiquiers irréguliers. L’espace scintillant de Bryen devient ainsi un champ d’incertitude. L’autorité du regard cède la place au tâtonnement de l’oeil qui se perd dans des impressions chromatiques, fragments d’un patchwork pictural subtil, aux limites incertaines.

Goldberg Itzhak