Il semblerait que la rature n’a pas sa place dans la peinture. Si le repentir devient avec la modernité un signe de spontanéité, du non-fini, de la multiplicité des choix, la rature, qui cherche à perfectionner l’oeuvre en dernière instance a comme destin de se neutraliser, de s’effacer, de devenir invisible. Sauf exceptions.
Pour Arnulf Rainer la rature devient la genèse, la matrice de tout son oeuvre. L’artiste, en effet, se déclare incapable de peindre à partir d’une feuille blanche et se sert essentiellement soit des reproductions d’oeuvres d’autres artistes, soit de photographies. La production picturale de Rainer est ainsi une suite interminable des variations qui jouent sur le thème de la rature. Pour lui, la peinture classique, construite en couches successives et ou seul l’état final est le but recherché, est une démarche dépassée. Ce qu’il propose à recouvrir à partir d’une oeuvre étrangère est la peinture même. “Je peins pour quiter la peinture” devient la phrase manifeste de l’artiste. A ses débuts, les tableaux récupérés ne sont que des simples supports, transformés en quasi monochromes ou seul un coin garde la mémoire de la toile originale. (Surpeinture avec coin, 1958) Une rature à rebours, en quelque sorte, qui se situe au dessous de la couche initiale. Très rapidement cependant c’est le visage qui devient le cible principale de l’artiste autrichien. A partir des années 60 il se présente lui même comme un modèle, à travers une série d’autoportraits pris devant le photomaton de la gare de Vienne, lieu de passage anonyme. Puis, il se sert d’autres visages, comme les bustes grimaçants du sculpteur Messerchmidt, des autoportraits de Van-Gogh, Goya et Rembrandt qu’il recouvre des traces noires et violentes. L’etape suivante est celle des masques mortuaires des hommes célèbres, barrés, défigurés, de sorte que ce qui est donné à voir est à peine reconnaissable, voir visible. Raturer la face équivaut à remettre en question ce qu’on considère comme le noyau dur de la ressemblance, le visage. Cependant, si le geste de Rainer est perçu comme iconoclaste c’est que l’on ne peut porter atteinte au visage, le déformer, sans remettre en question la notion de personne. Plus fondamentalement, ou plus intimement, c’est notre identité propre que nous protégeons en protégeant le visage. Toutefois, on peut envisager que l’énergie iconoclaste n’a pas uniquement un rôle destructeur et elle peut être canalisé en geste productif, celui qui recharge le visage. Rainer serait ainsi un iconoclaste qui croit profondément au sens de l’image car il couvre le visage mais libere aussi toute sa potentialité. Le rideau noir, semi-transparent qui separe entre nous et le sujet representé, reproduit peut-être le côté insaisissable du visage, son retrait. Ce dernier est en effet la seule proie que ne peut jamais atteindre le chasseur d’images ; l’oeil revient toujours bredouille du visage de l’autre, dit Finkielkraut. Ainsi le travail plastique est une manière positive de faire apparaître un fond d’invisibilité qui caractérise la face. De plus, en masquant un visage on ne fait qu’accroître l’envie de le voir.Le regarde qui cherche à dévoiler le dessous de ces ratures mime et réactive celui qui scrute désespérément le visage d’autrui et qui garde l’illusion, peut être trompeuse mais combien vitale, de la possibilité hypothétique de l’appréhender. Au sein de cette quête le masque mortuaire prend un caractère doublement emblématique : celui qui combine le secret de tout portrait et celui, plus universel encore, du visage transfiguré de la mort. Ces surfaces habitées par la mort deviennent le point extrême de l’irrepresentabilité. L’acte profanateur de Rainer n’est consiste uniquement d’arracher ces oeuvres à leur piédestal mais de s’attaquer à la mort comme si elle aurait un secret à lui livrer. L’acte de raturer tente à dissoudre un visage au regard absent, à percer son mystère. Une prétention folle ? Probablement. Mais peut-être l’artiste dont le geste se veut celui du second degré, d’un affrontement aux images déjà, là se nourrit d’une pensée qu’il connait bien. “Le commentateur en sait plus que celui qu’il commente-supériorité du meurtrier sur le victime”, dit un aphorisme de Cioran.
danse de mort, gestualité qui puise son énergie dans la négation. Négation devient une source d’énergie. Fait vaciller l’image habituelle de la mort. Visages des morts redeviennent bouleversés et bouleversants. Le contraire d’une image spectrale.Le rapport à la mort est quelque chose de fondamentalement pulsionnel. Mort comme une source énergétique.Tragédie antique : rituel dansé et chanté commémorant une mise à mort. Dénégation de la mort comme “disparition”. Incarnation de la mort. L’obsession du contact = vampirisation inverse. Biffures et forufis.