Les fruits, les légumes et autres feuilles de Didier Hagège sont bien fragiles. Figures sans épaisseur ni volume, ce sont des empreintes posées délicatement au centre de la toile. Rien, en effet, ici du caractère palpable ou des effets de luisance d’une nature morte bien nourrie. Ces images, qui ne s’adressent ni au goût ni à l’odorat, ne prétendent au statut du trompe l’oeil ou encore moins à celui du trompe main. Dépouillées de tout aspect décoratif, de tout semblant de texture, elles paraissent détachées, absentes ou ajoutées après coup. L’artiste, lui, protège bien son jardin. Conscient qu’au moins depuis Degas, le cadre du tableau n’est plus une frontière infranchissable entre l’image et le monde environnant, il trace systématiquement un ou plusieurs rectangles enchâssés, dans lesquels il “niche” sa plante. Mieux encore, dernièrement, Didier Hagège recouvre ce cadre intérieur avec une vitre en Plexiglas, plaquée au centre de la toile, et qui sépare le spectateur du motif réduit à une silhouette maigre et frêle. Cage ou autel, la représentation se voit enfermée dans son propre univers. Peintes ou gravées, les travaux de Didier Hagège partagent le même caractère. Isolées sur un fond souvent doré, ces icônes végétales sont des traces immatérielles qui suggèrent les formes sans les décrire. Emprisonnées dans un espace réduit, les plantes, d’habitude solidement ancrées dans la terre, sont ici déracinées. Dépaysées dans un non-lieu, placées sous surveillance dans un no man’s land, elles perdent de leur consistance et atteignent parfois une configuration fantomatique, spectrale. La matière, toutefois, n’est pas totalement absente. La gamme de couleurs (jaune, ocre, marron, gris) évoque une terre sèche, aride, celle d’Afrique, peut-être, source d’inspiration pour l’artiste. Ailleurs, ce sont des manuscrits qui tapissent le lit sur lequel vient s’imprimer l’image. Et pourtant, greffés sur un sol “naturel” ou artificiel, les aubergines, les brocolis ou les oignons continuent à flotter. Loin de toute cuisine picturale appétissante, ces végétaux sont des objets-signes, qui nous rappellent que chaque transposition artistique est avant tout une transplantation.