Un paysage disloqué n’est pas un anti-paysage ou un paysage impossible, c’est bien plutôt, à première vue du moins, quelles que soient les bizarreries qu’on y accumule, un autre paysage. C’est que le paysage n’a pas de structure propre permanente et reconnaissable. Il est par lui même déjà changeant.. Je doute fort que Raphaëlle cherche à “illustrer” cette remarque de Caillois. Néanmoins, face à ses composition informelles, proches d’un échiquier irrégulier, l’artiste persiste à évoquer les réminiscences des terres familières d’Espagne, aux couleurs vives. Le fait n’est pas nouveau. La labilité presque constitutive du paysage, la structure souple de cette « forme sans forme » font que depuis Turner, Monet et autres impressionnistes ce sujet se transforme en matière et couleur. La palette envahit l’oeuvre, la ligne s’efface, les formes s’estompent et fusionnent. Dans cet “entre-deux” figuratif-abstrait riche de possibilités, Raphaëlle invente ce qu’on peut nommer un processus d’inachèvement où ses toiles jouent le rôle de véritables oeuvres ouvertes. Au gré de son imagination, il lui arrive, quelques mois plus tard, d’effacer un trait devenu gênant, de calmer une gestualité qui déborde, de refroidir une tonalité orange par une touche de gris. La “nature” représentée par l’artiste subit-elle les changements de sa météorologie psychique ou les variations saisonnières de la lumière ? Travail de reprise mais aussi de “tissage” car les oeuvres de Raphaëlle, fragments d’un paysage interminable, sont réunis par des liens organiques, par des “greffes” artistiques. Leur surface est découpée en rectangles que le peintre coud sur des toiles plus récentes afin d’obtenir des patchworks picturaux. Caressés par le pinceau de l’artiste, ces “tissus collés” se métamorphosent en trames ondulantes aux passages chromatiques subtils et aux limites incertaines. Mosaïques ou marqueteries, puzzles faits de formes sans contour qui se fondent les unes dans les autres sans disparaître pour autant, l’univers de Raphaëlle est un champ d’incertitude où l’autorité du regard cède la place au tâtonnement de l’oeil.