Le “Sans-titre”, appellation qui accompagne fréquemment les oeuvres contemporaines, signifie une décision de laisser au tableau ou à la sculpture le pouvoir d’agir sur le spectateur par la seule plénitude de ses vertus plastiques, une volonté d’éviter toute suggestion de lecture d’ordre narratif ou iconique. Ces “titres” raturent ou dénient ouvertement tout lien entre l’œuvre et le sens. On aurait pu croire que quand Emmanuel Rivière baptise ses sculptures “Sans- nom”, il n’ajoute qu’une petite touche originale au même registre. Toutefois, en vue de ses travaux, des formes prolongées ou arrondies, qui évoquent des visages, on comprend que le choix n’est pas innocent. De fait, si le visage reste pour nous l’expression d’une singularité propre à tout individu, ceux de Rivière n’offrent aucune ressemblance à une quelconque figure humaine. Souvent moulées ou démoulées en négatif à partir de l’intérieur des masques africains, ce sont les revers du visage où, comme le dit l’artiste, le vide devient le plein, le dedans devient dehors. Qui plus est, les oeuvres sont parfois emmaillotées d’un voile, comme dans une volonté de cacher les traits et de ne laisser apparaître qu’une bouche menaçante. Visages inaccessibles, des stéréotypes, ils s’inscrivent avec force dans la galerie des “portraits” sans nom qui parcourent le XXe siècle. Mais, anonymat ou refus d’une représentation qui croit au “visage-miroir de l’âme”, peut-être malgré tout, les têtes d’Emmanuel sont encore en quête désespérée d’une face. “Chercher, écrit Jabès, “en dépit de tout à avoir un visage aura consisté donc, pour la créature, dans sa tenace volonté d’exister, à l’inventer”.