Élément étranger, se nomme le tableau de Poul Anker Bech où, au milieu de champ de blé, surgit une maison (une roulotte ?) bleu, flanquée d’une autre, rose, plus petite, en forme de triangle (une tente ?). Une silhouette bleuâtre avance vers l’horizon, une deuxième (rouge), accroupie, se situe aussi à l’écart du groupe principal, dans un effet de symétrie. Au centre, plusieurs (?) personnes s’affairent parmi des objets déballés (?), plus ou moins grands, plus ou moins identifiables (une machine à laver, une pick-up…?). On pourrait affiner ce balayage visuel. Ajouter qu’une route en courbe (ancienne ou formée par le passage des personnages ?) s’ouvre sur le spectateur et l’achemine en douceur vers l’intérieur de la toile. On pourrait s’interroger si elle traverse le champ entier et s’achève au fond, là où l’on devine une rive d’un lac (d’une mer, d’un océan ?) et la lisière d’une forêt (un rocher, une falaise ?) En réalité, toutes ces questions, comme probablement le chemin, mènent nulle part. Si la description sert à identifier, à préciser, à transcrire l’image, à la verbaliser, alors celle de Bech, malgré son apparence simple, résiste. Sans toutefois se débattre ou de s’obstiner à mettre en échec notre regard. Il s’agit plutôt d’une résistance molle, paresseuse, qui ne déploie aucun effort particulier afin d’éviter son compréhension. Ainsi, on ne saura jamais si cette représentation traite les gens de voyage qui préparent leur campement, des touristes égarés à la campagne ou toute autre histoire possible ou improbable. De fait, si le titre de ce tableau est emblématique, c’est qu’il condense tout le système du peintre. Comme toujours, les personnages, ou plutôt les figurines vaporeuses, aux contours imprécis, sont vu de dos. A l’expressivité traditionnelle du regard se substitue un sentiment du mystère suggéré par des silhouettes isolées. Comme toujours encore, perdues dans un espace profond, construit par une ligne d’horizon démesurément basse, au ras de la toile, les figures s’éloignent dans une direction indéfini. Aucune rencontre ni échange, l’ensemble dégage une sensation de vacuité et de vide psychologique. Comme toujours enfin, des touches de couleur vives, presque artificielles par leur éclat, (rouge, rose, vert) font irruption dans un univers en pastel, où légère mélancolie nostalgique est teinté en demi-ton. Ces oeuvres ne cherchent que rarement de mettre le réel à l’épreuve (voire l’énorme tache rose-jaune qui jaillit comme un écran immatériel face à un homme assis et son poulet mais qui reste “justifiée” par le titre du tableau, Rêve en vieux rose,). Le plus souvent, l’artiste emploie ce qu’on peut nommer des écarts progressifs ou des légers glissements, en se décalant légèrement d’une réalité quotidienne. Rien, en effet, n’interdit de jouer au golf au milieu de la nuit et viser avec une balle irradiante de blancheur un astre à peine visible (Ad astra..). De même, rien n’empêche le noir de la nuit se transformer directement et brutalement en une lumière laiteuse et opaque ou une femme désarticulée comme un pantin, d’esquisser un pas de danse étrange, à la limite d’équilibre… (La dernière danse avant l’aube). Rien, sauf que ces petites bizarreries, ces infimes adjonctions perturbantes injectés par Bech transfigurent le banal en un théâtre de figures mystérieuses où le spectateur est progressivement saisi d’un sentiment d’irréalité.