On pourrait dire que face aux tableaux d’Aldo Caredda le spectateur se met le doigt dans l’oeil. Et plutôt deux fois qu’une. Des centaines d’empreintes du pouce d’artiste se suivent selon une trame régulière, couvrent des grandes toiles, disposés bord à bord. Mais ces indices, ces “signes par connexion physique” (Pierce) ne s’inscrivent pas simplement dans une longue tradition de l’art occidental où les artistes remplacent leurs pinceaux par des moyens moins conventionnels. On connaît bien la légende autour de Titien, celle qui dit qu’il peignait directement avec ses doigts quand il cherchait à reproduire la fraîcheur de la chair vivante. Cette façon d’entrer en contact direct avec l’oeuvre est toujours liée à la volonté de faire ressentir la matière, la tactilité. L’œuvre de Aldo reprend cette pratique tout en la détournant. Si les doigts d’artiste sont l’outil qu’il emploie de préférence, le résultat est loin d’une gestualité fébrile. Ce sont plutôt des impressions fines à partir du pigment noir sur des toiles blanches, des surfaces qui rappellent des feuilles d’un livre démesurément agrandi, auquel on aurait appliqué une typographie secrète, mi-image mi-écriture. Ces hiéroglyphes, ces “icônes digitales” semblent être des formes de vie en gestation. Un morceau de corps, un visage déformé, une oreille isolée, les images se répètent sans être jamais les mêmes. Un léger changement de position, une tonalité plus ou moins foncée, ces points de repères ne le sont que partiellement. L’oeil qui cherche un parcours dans ce faux labyrinthe, une image unifiée, ne trouve que de segments. Ici, 999 touches noires et jaunes dessinent sur un verre la configuration d’un continent inexistant. Les doigts d’Aldo visitent cette surface d’une façon irrégulière. Ici, une “zone urbaine” d’une densité exceptionnelle. Là, dans un désert dépeuplé, quelques oasis sont visibles à peine. En somme, à partir de ses empreintes digitales, l’artiste propose la carte d’un univers imaginaire mais vraisemblable. “Fragments” est le titre choisi par l’artiste pour son oeuvre.