Après la rétrospective d’Arman au Jeu de Paume (1998), Centre Pompidou lui consacre une exposition. Pourquoi ?
C’est un projet qui ne s’est pas fait du vivant d’Arman, à son grand désespoir. Je crois qu’il y a une volonté de rendre hommage aux grandes figures du nouveau réalisme. Il y a eu Tinguely, César, Klein, … ça paraissait légitime de faire cette rétrospective Arman.
Quelle est votre vision de cette exposition ?
A l’exposition du Jeu de Paume, il y avait un parti pris très fort de mettre l’accent sur l’objet, en évacuant en grande partie la dimension picturale. Nous, on a pris le parti de montrer comment Arman passe de la peinture informelle au début à un langage autour de l’objet. Il y avait chez lui une première période de peinture abstraite, influencée par De Staël ou Poliakov. Par contre après, l’introduction du cachet est un tournant majeur dans son œuvre… Les cachets restent encore la peinture mais c’est déjà des accumulations à l’aide d’un rebut. L’exposition se terminera par une section sur la peinture comme objet, car la carrière d’Arman n’est pas linéaire. Ce sont des périodes, des évolutions, des allers- retours sur des préoccupations qui sont comme des outils qu’il ressort de temps en temps. La question de la peinture comme objet commence dans les années 60 quand il intègre à la résine le tube qui dégouline et qu’il reprend dans les 80, avec tous les éléments du peintre pour faire des œuvres composites, qui font penser à celle de Pollock, une vision iconoclaste du dripping (avec la giclure du tube écrasée par le pied à même la toile).
Sans renier l’importance de la peinture, pour le grand public Arman reste le symbole d’un Nouveau réalisme à cause de la présence de l’objet avec une quantité infinie de variations.
Je crois que c’était ce que voulait dire Restany quand il remarquait que Arman était le discours de la méthode sur le nouveau réalisme, il était le plus orthodoxe par rapport à la question de la représentation du réel, d’en faire un prélèvement dans son objet d’art.
Arman, peintre ou sculpteur ?
Il était les deux. D’abord peintre, et ses accumulations sont des peintures. Sa référence, ce sont les monochromes. Face aux accumulations, Arman impose sa volonté du regard frontal. C’est visible, par exemple, avec Home Sweet Home où les objets sont organisés avec une certaine uniformité, enfermés dans une boité fixée au mur. Par contre, quand il travaille avec Renault et fait des fers soudés, le peintre se mue en sculpteur qui revisite d’ailleurs toute l’histoire de la sculpture moderne.
Face à l’objet, fascination ou critique … ?
Je crois qu’il est impossible de ne pas voir une dimension critique de la société de consommation. Ça me paraît difficile d’y échapper.
Une certaine fascination quand même ?
Il avait une certaine empathie pour les objets, il les collectionne. La collection préexiste à toute création chez Arman. Il les aime donc. Mais je ne pense pas qu’il soit fasciné. En revanche, ce qui l’intéresse, c’est le destin de l’objet. Et le destin qu’il imprime sur l’objet. Quand il brûle un fauteuil, qu’il stoppe le feu, y met de la résine et en fait une sculpture, il y a une ambivalence entre destruction et création.
Le fait de s’être installé rapidement aux USA a-t-il un impact sur son travail ?
Arman était prédestiné aux EU. La diagonale du fou qu’il décrit à Duchamp à NY se résume par « je suis en ghetto, j’habite Nice ». Cette diagonale du fou avec Nice, c’est New York, ce n’est pas Paris. C’est un moyen de définitivement casser avec l’école de Paris. Et puis, aux EU il va commencer très rapidement à utiliser des objets manufacturés, les surplus d’usines qu’il trouve dans Canal Street. L’objet n’est plus tout à fait le même. Des objets qui n’ont pas d’histoire, plus neutres sentimentalement. Ou les objets qu’il doit faire avec des bouilloires, des burettes…
Si on pense aux happenings qui se développent à la même période à NY, peut on faire un rapprochement avec les Colères ?
La colère a un langage, elle est un langage corporel. La dimension corporelle dans l’œuvre est très forte : le geste, la décharge d’énergie. L’exposition tente justement d’insister beaucoup sur le geste et l’action. L’ensemble de ces performances ont été parfois vues en public et restent liées à sa pratique des arts martiaux, comme Klein. L’exposition va insister au travers des enregistrements, des images filmées sur l’aspect gestuel d’Arman.
L’exposition va-t-elle montrer toutes les périodes d’Arman, y compris les périodes les plus tardives que la critique juge le plus souvent de façon négative ?
Il y aura 110 œuvres, dont 80 avant 1975. Il y aura donc moins d’œuvres récentes qu’au Jeu de Paume. Le fait qu’Arman ne soit pas là enlève toute pression et permet un tri extrêmement sévère.
Donc, une scénographie ne sera pas chronologique ?
Non, plutôt thématique, avec six sections. La première sera néanmoins chronologique : de l’art informel à l’objet. Elle montre les cachets, les allures d’objets et le développement de l’empreinte jusqu’à l’objet. La deuxième est consacrée aux questions des poubelles qui commencent à l’année 59 (Le Plein a été une apothéose de cette problématique) avant de revenir dessus dans les années 70s avec un autre type de poubelle, de vraies poubelles intégrales fixées dans la résine. La troisième s’appelle La masse critique de l’objet qui est une façon de parler des accumulations. La quatrième, « Les colères et les coupes « montre que même si elles ont des antinomies (la colère est violente, la coupe est plus réfléchie) ces deux activités avaient le même but : partir d’un objet et par un acte, le transformer en un autre objet. Cinquième section, archéologie du futur. C’est-à-dire l’objet de l’archéologie donc on le retrouve pris dans des sédiments et c’est par l’intermédiaire de matériaux comme la résine qu’on va fixer. Ultime section : J’ai refait le peintre. Ce sont les objets liés à la peinture, directement fixés sur la toile, sans résine (des tubes de couleur, par exemple). Une façon de boucler la boucle.