Noëlle Chabert, « Maisons et ateliers, les lieux de mémoire de la sculpture du XXe siècle en France », in De la sculpture au XXe siècle, op. cit., p. 175. On peut accepter la distinction faite par Noëlle Chabert entre deux catégories d’ateliers : « La demeure-atelier du sculpteur devenue musée, essentiellement destiné à la présentation de son œuvre et l’atelier indissociable de l’œuvre conçue par l’artiste comme méta-œuvre d’art ». L’atelier de Rodin fera partie de la première catégorie, tandis que celui de Schwitters est l’exemple par excellence de la seconde catégorie. Enchaîner avec l’atelier de Mondrian peut paraître surprenant, mais c’est précisément lui qui fabrique le nouveau lieu de picturalité, en quelque sorte une installation bidimensionnelle ancrée dans l’utopie. En effet, pour l’artiste hollandais la peinture n’est pas uniquement une composition, un ensemble de « rapports », mais un monde nouveau dont sa production plastique nous fournirait le modèle exemplaire et transparent. « Voir plastiquement, écrit Mondrian, c’est contempler en conscience, mieux : c’est voir à travers ». Le peintre tente d’accomplir dans le domaine plastique une expérience artistique : celle de l’imposition systématique d’une grille artistique sur le réel. Son espoir est que l’organisation de ses tableaux deviendra dans un avenir ultime celle du monde entier. Dans ce projet utopique un endroit semble être en mesure de réaliser ce rêve : l’atelier même de Mondrian. Dans de nombreuses photographies, on voit qu’au gré de ses déplacements (car lui aussi, comme Schwitters, suit la carte politique dictée par les nazis), l’artiste transportait son monde avec lui. Sur les murs de tous ses ateliers, peints en gris et blanc, il fixait des cartons colorés, que, selon ses proches, il déplaçait sans cesse. Ainsi, contrairement au passé, où les murs de l’atelier étaient un simple support sur lequel l’artiste suspendait ses travaux, ceux de Mondrian participent activement à l’élaboration de ses œuvres, deviennent un tableau virtuel. « J’ai maintenant clairement vu qu’il est tout à fait possible de réaliser le néo-plasticisme dans une pièce », écrit Mondrian à la fin de sa vie. Cette pratique rappelle celle de Faulkner écrivant le plan de son roman Parabole sur les murs de sa chambre. Hélion décrit ainsi l’atelier de Mondrian : pièce complexe, illuminée de carrés blancs et rouges qu’il avait accolés aux murs de façon très précise… Cela produisait un espace gigantesque qui semblait jaillir par la fenêtre et s’en aller en air, au-delà des voies ferrées de l’ancienne gare Montparnasse (Jean Hélion, A perte de vue, suivi des Choses revues, Paris, IMEC éditions, 1996, p. 51). En toute logique, le fameux projet de Mondrian de 1926 pour le Salon de Mme B., à Dresde, son seul plan architectural, a été réalisé en 1970 pour une exposition à la Pace Galerie.
Mondrian Atelier Telerama 2010
Atelier d'artiste comme œuvre d'art total