A croire que Bertrand Tillier a vécu au XIXe siècle, tant son ouvrage « Les artistes et l’affaire Dreyfus » offre des informations précieuses sur la manière dont cet événement capital de l’histoire française a été ressentie par les créateurs. De fait, ce débat ou plutôt cet affrontement souvent violent, qui donne lieu à l’émergence de la « nouvelle figure élitaire de l’intellectuel mobilisée en groupe social et catégorie politique » n’épargne pas les artistes. Tillier remarque ainsi que dans les listes de protestation des deux camps publiées tout au long de l’Affaire, on trouve une rubrique spécifique « Artistes, peintres, sculpteurs ». Cependant l’importance capitale de l’expression écrite (pamphlets, pétitions) fait que l’étude de la production plastique a été souvent négligée dans le cadre de l’évolution culturelle générale engendrée par l’Affaire. Les historiens oublient souvent que les artistes manient leurs formes propres et dont l’esthétique et le choix iconographique forment un langage pas moins efficace. Avec une précision remarquable, l’auteur analyse non seulement les œuvres qui vont des caricatures (Caran d’Ache) aux arts décoratifs (Gallé) mais aussi les positions des artistes qui expriment directement leur choix (Carrière, Cézanne) ou choisissent la neutralité prudente (Rodin). De plus, il démontre clairement que les liens entre l’avant-garde artistique et une sensibilité politique non rien d’évident (voir l’antisémitisme violent de Degas). Plus important encore, on comprend comment «  l’affaire Dreyfus malmène la stratégie de l’artiste bohème ou marginal, en dévoilant son statut moderne de figure sociale paradoxale — singulière et emblématique, élitiste et citoyenne ». Il était temps.

Les artistes et l’affaire Dreyfus : 1898-1908 / Bertrand Tillier, Seyssel : Champ Vallon, 2009. 373 p., 29 €